mardi 9 mai 2017

Tu sais ce qu'on raconte... une petite rumeur qui court






Une petite ville comme il en existe tant en province.
Ni grande, ni petite.
Tout le monde connaît tout le monde.
Tout le monde a un avis sur tout.
Et comme rien ne se passe, le moindre événement devient le centre de toutes les conversations.
L'événement en question: le fils Gabory serait revenu.
La rumeur enfle, de maison en maison.
le fils Gabory est revenu. 


Comment ose-t-il après ce qui s'est passé ?

Casenave et Rochier on construit leur histoire comme un long dialogue dont les protragonistes changent sans cesse. A chaque case, nous changeons de lieux et de gens, mais la rumeur continue son chemin, chaque phrase amenant un élément nouveau, indiscutable parce que tout le monde le sait bien, même si personne n'a rien vu et si les événements se contredisent entre euc.
La rumeur n'a pas besoin d'être vérifiée. Elle grossit, empoisonne certains esprits.
Jusqu'à ce que...


Je dois reconnaître ne pas aimer les petites villes, pour en avoir pratiquée une pendant plusieurs années. Il y a toujours quelqu'un qui tient quelque chose de source sûre. de préférence quelque chose d'inavouable de préférence. C'est plus grisant.
Dans cette bande dessinée, Casenave et Rochier suivent la rumeur. La véritable héroïne de cette histoire. Les colporteurs et les rares contradicteurs ne sont que des anonymes. Certains auront l'honneur de voir leur rôle s'étoffer, mais pour la majorité, ils ne sont que des visages anonymes, comme on en croise tous les jours. Des gueules quelconques croquées avec talent par Casenave. On fil des pages, le lecteur est pris à témoin, entrevoit ce que l'on reproche au fils Gabory. Il découvre surtout toute l'hypocrisie d'une petite ville qui a ostracisé plus ou moins consciemment un indivivu marqué par les circonstances, mais qui a ignoré le comportement d'autres, mieux installés dans la hiérarchie.
Ce livre est la chronique de la violence sociale, lorsqu'un groupe décide d'exclure un individu. Ce mécanisme est implacable, d'autant plus qu'il repose sur un effet de masse. Pour harceler efficacement, rien de mieux que la bonne conscience de quelques dizaines de personnes de bonne foi, et de petit esprit si possible.
Et la rumeur ne s'arrête pas.
Elle peut même en faire naître une nouvelle...

vendredi 3 février 2017

Conte Démoniaque d'Aristophane Boulon, chef d'oeuvre méconnu






Conte Démoniaque est un livre-monde hors-norme. Il fait partie de l’histoire du début de L’Association et, par extension, de ce “nouvel âge” de la bande dessinée qui, au cours des années 90, va profondément remanier le monde de la bande dessinée franco-belge entre, d’un côté, l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs populaires boostés par de jeunes éditeurs comme Delcourt et Soleil et, de l’autre l’apparition d’une scène alternative qui se structure autour de L’Association, Cornélius, Atrabile et quelques autres. Et pourtant, ce livre a été partiellement oublié. Jamais réédité à ma connaissance, il était encore disponible auprès de L’Association  il y encore quelques années, mais est désormais en rupture provisoire sans qu’une date de réédition ne soit mentionnée.
Il faut dire qu’au sein même du catalogue de L’Assocation, j’ai toujours trouvé que ce Conte Démoniaque n’était pas complètement à sa place. Comme si ce livre était trop grand, trop atypique pour pouvoir rentrer dans une quelconque Chapelle.
Son auteur n’a pas 30 ans lorsqu’il se lance dans cette entreprise monumentale. Il n’a encore guère publié à l’époque. Il a participé à de nombreuses revues comme Le Lézard, Lapin, Le Cheval sans tête… Il est loin d’avoir un quelconque statut. Pourtant, à partir de 1992, il débute cette entreprise vertigineuse. Dans une lettre envoyée à Thierry Groensteen en 1993 , on prend déjà la mesure du travail effectué. En 1994, il expose au CNBDI une cinquantaine de planches de ce travail en cours, appelé à devenir Conte Démoniaque.
En 1996 paraît enfin ce livre monstrueux: 300 pages vertigineuses qui relatent intrigues et trahisons aux plus profond des Enfers. Face la puissance de ces pages, il était évident qu’un auteur majeur venait d’exploser. Suivront le lumineux Les Soeurs Zabîme, qui fait écho à son enfance en Guadeloupe et Faune, histoire d’unimmoral. Aristophane se fit de plus en plus rare, se retira progressivement du monde  jusqu’à son décès soudain en 2004. On ne sait que peu de choses sur ses dernières années. Il semblerait qu’il n’ait jamais cessé de dessiner mais qu’il pris Conte Démoniaque en Faune en horreur jusqu’à en détruire les planches originales.
Ayant relu dernièrement Les Soeurs Zabîme, je repensai à Conte Démoniaque. Il est difficile de ne pas remarquer la tranche épaisse d’un rouge lie-de-vin intense dans ma bibliothèque. Mais je me souvenais d’une lecture ardue, ce qui me faisais hésiter. Je me suis alors mis à fouiner sur le net pour voir ce qui se disait sur ce livre. Étonnamment, on en parle très peu. Mais toujours en termes élogieux.
Fabrice Neaud y avait même consacré une analyse très complète dans la revue Critix. J’ai retrouvé une traduction en anglais de cet article qui témoigne de l’admiration de Neaud pour Conte Démoniaque, mais qui permet surtout de remettre dans son contexte cet ouvrage hors-norme.
Il rappelle que lors de sa publication, il n’existait quasi pas de bandes dessinées aussi imposantes dans le monde franco-belge. Même les romans graphiques de Casterman étaient beaucoup plus courts et bénéficiaient souvent d’une pré publication (ironiquement, quelques uns subiront par la suite un reformatage en série classique, comme le Grand Pouvoir du Chninkel, né d'une volonté des auteurs de Thorgal de s'éloigner du format 48CC, mais qui sera ensuite colorisé et réédité en 3 tomes -avant une intégrale, comme il se doit!- dans le format que les auteurs voulaient éviter au départ, ou Silence, l'une des oeuvres fondatrices du roman graphique franco-belge qui connaîtra également une colorisation et un saucissonnage en 2 tomes pour rentrer dans le moule du format "classique" de la bande dessinée franco-belge... le sens de l'histoire selon Casterman, jamais à court d'une mauvaise idée éditoriale). Neaud ne voit que Lapinot et les carottes de Patagonie comme autre exemple de ces gros romans graphiques, objets imposants et chers, complètement à l’opposé de la production habituelle. Le seul autre exemple qui me vient à l’esprit est L’autoroute du soleil de Baru, mais qui résulte d’une collaboration avec Kodansha et relève d’une forme hybride de bande dessinée franco-belge et de manga. Gloria Lopez, dont j'ai déjà parlé, date lui de 2000. Si on considère que Lapinot relève d’une expérience de quasi improvisation permanente, Conte démoniaque fait figure d’oeuvre complètement unique en son genre.


Fabrice Neaud prend d’ailleurs un malin plaisir à mentionner un passage de Comment faire de la bédé sans passer pour un pied nickelé de Cestac et Thévenet (publié en 1988). Aristophane fait quasi figure d’antithèse complète de l’auteur lambda mis en scène par Cestac et Thévenet. Conte Démoniaque est un projet mégalomane porté par un jeune auteur aux prétentions artistiques particulièrement élevées. Dans le marché classique de la bande dessinée, ce projet n’aurait jamais été pris au sérieux. Il fallait le soutien inconditionnel d’un éditeur pour faire exister ce livre. Ce sera L’Association. Ironiquement, pour illustrer un “mauvais projet”, Cestac et Thévenet avaient choisi un jeune auteur qui désirait adapter La Divine Comédie de Dante, ce qui Neaud ne peut qu’interpréter que comme une injonction à renoncer à toute prétention artistique pour se faire publier.
Dès lors, q’un jeune auteur, qui vient de publier un premier livre (Logorrhée), quelques récits et un livre pour enfant, se lance dans un projet aussi dantesque ressemble à tout ce qu’il ne faut pas faire pour réussir dans la bande dessinée. Heureusement qu’un éditeur qui était bien décidé à ne rien faire comme les autres a cru en ce projet et l’a porté pendant plusieurs années jusqu’à ce que le livre paraisse en 1996.
Il faut bien admettre que Conte Démoniaque ne peut pas laisser indifférent.
Sa lecture est exigeante.
Les meilleures choses se méritent. Le scénario est complexe, multipliant les personnages et les intrigues parallèles. Aristophane demande toute son attention au lecteur afin de relier les différents fils entre eux.
Une altercation entre deux démons enflamme les Enfers.
Jeux d’alliances, pactes, intrigues… tout se met en branle pour provoquer un chaos indescriptible.
Le graphisme d'Aristophane reste basé sur une grande maîtrise technique et des influences classiques. L'ombre de Baudoin plane sur les premières pages mais la suite lorgne plus vers les grands illustrateurs comme Doré. Aristophane signe des planches d'une grande rigueur et d'une précision implacable. Son dessin témoigne d'une solide base et sa mise en pages reste très classique. La puissance évocatrice de son dessin s'exprime d'autant mieux qu'elle repose sur des codes précis, loin d'une démesure à la Ledroit. Aristophane délaisse le spectaculaire. Il lui préfère une austérité sèche et insécurisante. Il ordonne le chaos des Enfers. Il compose des paysages désolés d'un noir et blanc très marqué. Il donne naissance à des démons aussi repoussants que séduisants.
Son enfer est claustrophobe. Des étendues infinies emprisonnées dans des spirales étouffantes, enfermées dans des cases, comme des enluminures.
Une tristesse infinie se dégage de ces pages. 
Son livre provoque une étrange sensation d’attraction et de répulsion. Aucun personnage n’attire la sympathie. Les motivations des personnages ne sont dictées que par des impulsions négatives et détestables. Tout le livre tend vers une conclusion que l’on devine terrible. Nous assistons à une forme de suicide collectif, proche du génocide, quoiqu’un génocide implique une “race” en détruisant une autre, alors que les démons transcendent les races et les peuples. Les Enfers sont déchirés par des pulsions auto-destructrices dont on se demande si elles peuvent conduire à une annihilation totale ou simplement entretenir une déliquescence éternelle et infinie.
Ce monde est malade et voué à la ruine.
Existe-t-il un point de non-retour au delà duquel ce monde s’effondrera sur lui-même ?
Et Dieu dans tout ça ?
Il n’apparaît qu’en creux. Quelques allusion qui indique clairement qu’il n’a de toute façon rien à faire là.
Les Enfers sont le domaine de Lucifer.



Un domaine étriqué et infini, où les damnés sont écrasés par l’exiguité des lieux où se meuvent sans peine des démons démesurés.
Et pourtant, sa rivalité avec Lucifer est au coeur du récit. Car si cette guerre qui déchire le domaine de Lucifer relève d’une problématique purement domestique, l’avenir des Enfers est clairement liée à une nouvelle confrontation entre l’ange déchu et son ancien maître. Une confrontation incertaine qui se déroule au loin, qui n’a pour conséquence que l’absence du maître de ces lieux ne peut intervenir pour mettre un terme à la guerre qui déchire les Enfers. Le chat est parti, les démons s’entredéchirent, vaguement conscient que si leur maître est défait, ce  maître inaccessible et craint, leur monde pourrait disparaître.
Mas qu’importe, l’heure est à la guerre. Une guerre absurde et sans réel motif, autre que la conjonction de 1000 rivalités et d’alliances de circonstances, aussi volatiles que dangereuses.
Vous l‘aurez compris. Par son ambition artistique et littéraire, ce Conte Démoniaque s’impose à mes yeux comme un chef d’oeuvre. Il n’exige pas, paradoxalement, d’une culture particulière pour en goûter l’histoire. Si Aristophane convoque des démons de toutes les cultures et toutes les époques, s’il s’inspire de poèmes et de peintres divers, son livre est objet qui se suffit à lui-même. Il n’exige qu’une certaine disponibilité du lecteur et une attention certaine pour ne pas se perdre dans les méandres d’un monde à la fois simple et compliqué. Cela suffit à en faire un livre imbitable pour les lecteurs paresseux et fermés.
Conte Démoniaque est un livre qui se mérite.



Il demande de l’investissement au lecteur.
Tout l’inverse de la stratégie du vite-lu en vigueur, qui mâche le travail du lecteur et lui donne l’impression d’être extrêmement intelligent lorsqu’on lui donne à voir les ficelles.
Conte Démoniaque est un livre rare. Il n’est pas étonnant qu’il ait vidé son auteur. La légende veut qu’Aristophane l’ait pris en détestation. Mais personne ne sait vraiment que fut la vie d’Aristophane après sa “retraite”.
Si vous vous en sentez capable, lisez ce livre.
Ce sera ardu, et vous serez confronté à un monde de désespoir.
Ce livre parle des Enfers et de ceux qui le font… et le défont.
A quoi vous attendiez-vous ?

lundi 23 janvier 2017

La Jungle: le livre qui a changé le monde, mais pas comme il le voulait





Un livre peut-il changer le monde?
Parmi ceux qui vous viennent à l’esprit, combien sont des œuvres de fiction ?
1984? Formidable récit visionnaire, mais qui n’offre finalement qu’une grille de lecture (d’autant plus terrifiante qu’elle continue de s’appliquer) à la société qui nous entoure.
Le meilleur des mondes ? J’aurai la même réserve.
Les seuls livres qui ont véritablement pesé sur la société humaine ne sont pas de livres de fictions ; Il s’agissait de textes sacrés ou de manifestes idéologiques ou politique.
Pourtant, chaque règle possède son exception. C’est ce que m’a rappelé cet article de Titiou Lecoq.
Il existe un roman qui a modifié de manière durable la société : La Jungle d’Upton Sinclair, publié en 1905.


Upton Sinclair reste un auteur méconnu en francophonie. On peut le considérer comme un héritier de Jack London et d’Emile Zola. De son oeuvre abondante, je ne connaît actuellement que 2 romans disponibles en français.:Outre La Jungle, il s’agit de Pétrole!, qui a en partie inspiré There will be Blood, le film de Paul Thomas Anderson et qui explique sans doute sa réédition. Cette grande fresque sur l’exploitation pétrolière est d’ailleurs un roman très prenant, qui frappe par la manière dont l’auteur n’hésite pas à tenir des discours très engagé politiquement, même s’il me semble qu’il prend la précaution de préciser explicitement qu’il n’est pas communiste (le roman paraît en 1927, l’anti-communisme et les attaques contre les syndicats sont déjà bien présentes).
C’est ensuite par hasard que je découvris La Jungle. En fait, je suis tombé sur une adaptation en bande dessinée réalisée par Peter Kuper. J’apprécie beaucoup cet auteur, à qui on doit quelques adaptations de Kafka, mais surtout Le système, une satire sociale double d’une poursuite échevelée qui évoque Lynd Ward, et Eye of the Beholder, une série de puzzle visuels basée sur le principe de la mini-épiphanie. Chaque histoire se compose d’une page qui expose une situation en 4 cases avant que la page suivante ne propose une vue d’ensemble qui apporte un contrepoint souvent impertinent ou provocateur.
Peter Kuper est un collaborateur régulier du New Yorker et proche du collectif WWIII Illustrated avec Eric Drooker.

  

Son adaptation de La jungle est un travail de commande pour la collection de classics illustrated. Si le choix du roman est audacieux, le cahier des charges a empêché Kuper de faire justice au roman de Upton Sinclair. Son travail se rapproche plus d’une résumé illustré que d’une véritable adaptation, malgré de réelles qualités. Son approche graphique et quelques composition audacieuses ne peuvent faire oublier le côté très scolaire de l’adaptation ainsi que le côté parfois prude de l’ensemble. Il y avait pourtant matière à une belle adaptation. Malgré tout, et sans doute est-ce le but plus ou moins assumé de ce genre de publication: attiser la curiosité du lecteur et le pousser vers la source (ce qui est le signe d’une bien piètre image de la bande dessinée, tout-à-fait capable de proposer de varies adaptations riches et puissantes, comme Ibicus par Rabaté ou la relecture de Cité de Verre par Mazzucchelli).



 

Upton Sinclair est un socialiste convaincu. Avec ce livre, il a voulu mettre en lumière le sort des ouvriers de l’industrie de la viande à Chicago. Il a enquêté plus de 6 mois dur le sujet, se faisait engager dans les boucheries industrielle (préfigurant le travail des journaliste gonzo, par exemple).
Son roman est terrifiant dans la description de ce qu’on peut voir comme la première phase de la mondialisation. Au début du XXème siècle, on allait chercher des étrangers, leur faisant miroiter la fortune facile aux USA, afin de les exploiter dans les usines. Ne parlant pas la langue et ignorants de leur droits, ils étaient exploités comme des esclaves. La seconde phase sera évidemment le délocalisation des usines dans les pays, au lieu de faire venir des travailleurs immigrés.



Jurgis, Ona et leurs proches quittent leur Lithuanie natale pour tenter leur chance aux USA, dans les boucheries industrielles de Chicago. Ils trouvent rapidement du travail et achètent une maison, pour ne pas avoir de payer de loyer. Tout semble bien se dérouler et le bonheur semble au rendez-vous.
La suite ne sera qu’une longue suite de tragédies. L’article de Titiou Lecoq en dresse la liste, mais je vous conseille plutôt e lire le livre qui en vaut vraiment la peine, selon moi. Sachez que, comme le dit Titiou Lecoq, à côté, Zola c’est du Marc Lévy.
Ce livre a changé la société américaine. Pourtant, et au grand désespoir de Upton Sinclair, il a complètement rate sa cible. Upton Sinclair voulait dénoncer l’exploitation inhumaine des ouvriers. Ce qui choqua le plus, ce fut la description des conditions d’hygiène complètement ignobles. Les patrons de ces usines hurlèrent à la diffamation. Face au scandale soulevé, le gouvernement américain organisa des inspections. Prévenu des visites, les patrons purent se préparer et présenter leurs entreprises sous leur meilleur jour.
Même ainsi, toutes les accusations de Sinclair sautèrent aux yeux des inspecteurs, ce qui en dit long sur la situation. Le scandale fut tel que le gouvernement déposa en 1906 deux lois fondamentales sur l’inspection des viandes et la “Pure Food and Drug Act”, qui donna à son tour naissance à la Food and Drug Administration (FDA), qui reste un des organes très puissants aux USA. Avec cette loi, c’est le gouvernement qui prend en charge la non-nocivité des produits de consommation. De tels organismes ne furent créés que bien plus tard en Europe. L'équivalent belge de la FDA, l'AFSCA, n'a été créé qu'en 2000 suite au scandale de la dioxine.




Au lieu de parler au cœur des lecteurs, Upton Sinclair parla à leur ventre. Le peuple demeura indifférent au sort des ouvriers, mais fut scandalisé par ce qui arrivait dans leur assiette. Les deux étaient pourtant liés.

vendredi 23 décembre 2016

Les Contes du Suicidé, d'après Horacio Quiroga






Merci tout d'abord aux éditions Warum et à l'opération Masse Critique de m'avoir permis de découvrir ce livre (et un peu moins merci à la poste pour l’avoir bourré dans ma boite aux lettres... il n'en est pas sorti tout-à-fait indemne).
La nouvelle est un genre tombé en désuétude chez nous. La norme est au roman et le court récit, exercice moins facile qu'il n'en a l'air, rare en francophonie, alors qu'il reste un genre vivace dans d'autres cultures. Par contre, les sud-américains ont conservé un goût pour ce genre littéraire. Les noms de Cortazar et Borgès (qui possédait en plus un sens de la brièveté parfois vertigineux) me viennent directement à l'esprit.
Par contre, je ne connaissais pas l'uruguayen Horacio Quiroga.
Étrange destin que celui de cet homme qui vit la mort rythmer son existence. Son père meurt accidentellement lorsqu’il est enfant. Son beau-père ainsi que sa première femme se suicident. Lui-même abattit accidentellement son meilleur ami lors d'une partie de chasse. Il n'est donc pas étonnant que son oeuvre, considérée comme fondatrice du réalisme magique, soit marquée par l'amour et la mort. L'un de ses livres les plus célèbres s'intitule d'ailleurs Contes d'amour, de folie et de mort.
Trois nouvelles extraites de ce recueil  ont été adaptées en bande dessinée par les argentins Lautaro Ortiz, rédacteur en chef de la revue de BD Fierro, et Lucas Nine, fils du dessinateur Carlos Nine (mais qui vaut bien plus que de n'être que le fils de...).
Trois récits baroques.
Trois récits d'amour et de mort.
Alicia étouffe dans un mariage morne. Elle espérait une union romantique et passionnée. Elle doit se contenter d'un mari froid et souvent absent. Est-ce pour cela qu'elle commence à s'étioler ?

Deux amants maudits se suicident et espèrent pouvoir enfin vivre leur amour dans la mort.
Un savant tente de retrouver l’image de celle qu’il a aimé.
Edgard Allan Poe n'est pas loin. On retrouve cette ambiance baroque, cette poésie morbide...

Optant pour un format très allongé, les personnages prennent l'allure de spectres qui déambulent dans un univers étriqué. Lucas Nine opte pour une approche surréaliste qui n'est pas sans rappeler le travail de Frédéric Bézian sur La Danse des morts (mais en couleur) ou celui d'Alberto Breccia, le génial auteur argentin qui a livré quelques unes des plus belles planches adaptées de l'univers de EA Poe. Comme le maître argentin, il mélange les techniques et s’appuye sur des photos et collages, essentiellement dans le dernier récit de ce recueil.
Le coeur  révélateur, de Breccia: une merveille
Les éditions Warum continue de proposer de beaux livres, tant pour l'objet que pour la qualité des oeuvres. Ce recueil m'a séduit. Il s'en dégage une beauté particulière et vénéneuse. On le referme en ayant furieusement envie de découvrir Horacio Quiroga.
Une très belle surprise.

lundi 28 novembre 2016

La Barbarie subtilement politique de Jacques Abeille




J'avais lu ce court roman juste après avoir lu Les Barbares, auquel il fait directement suite.
Nous y retrouvons le narrateur des Barbares, fin lettré de la ville de Terrèbre, qui traduisit Les Jardins Statuaires, livre mythique et témoignage unique sur les us et coutumes d'une région oubliée, avant de se faire enlever par les Cavaliers, peuple nomade qui avait investie Terrèbre.
A la fin des Barbares, le narrateur reprenait la route de Terrèbre. Ce roman nous raconte son retour dans la ville et ce qu'il advint par la suite. Je n'avais gardé aucun souvenir précis de cette histoire, ce qui me semblait étrange vu les images fortes que m'avaient laissé les autres livres de Jacques Abeille. Je décidai donc de le relire.
Si le roman fait directement évidemment référence aux Jardins Statuaires, je réalise qu'il s'intègre également dans Le veilleur de Jour et par conséquent  Les Voyages du Fils, deux autres romans du Cycle des Contrées (je n'ai  encore lu ni l'un, ni l'autre). Ce qui est intéressant dans ce cycle, c'est que le lien entre les différents tomes qui le compose n'est pas tant un lien chronologique ou une récurrence de personnages, mais que ce lien est de l'ordre de l'hypertextualité.


Le livre inaugural du Cycle des Contrées, et un récit de voyage dans lequel un narrateur anonyme relate ses observations lors de son périple dans une région éloignée. Ce livre, rare et rédigé dans une langue oubliée, existe bel et bien dans la ville de Terrèbre. Il y est considéré comme un ouvrage licencieux et mensonger. La narrateur des Barbares, professeur d'université, le traduisit.
Dans la Barbarie, on lui reproche cette traduction et l'accuse d'être l'auteur de ce livre, qui ne serait qu'un faux grossier. Dans le même temps, l'un de ses étudiants, lui soumet un manuscrit que nous devinons être Le veilleur de Jour. Quant aux Voyages du Fils, nous avons qu'il suit l'étudiant en question, Ludovic Lindien, sur les traces de son père, auteur du Veilleur de Jour. Il y est reproché au narrateur de la Barbarie d'être un familier de Léo Barthe, auteur sulfureux des Chroniques scandaleuses de Terrèbre, quer Jacques Abeille a effectivement signé Léo Barthe.
Le Cycle des Contrées relève donc plus d'une bibliothèque imaginaire, qui s'auto-référence  sans pour autant que les livres en deviennent incompréhensibles s'ils ne sont pas lus dans un certain ordre. Les Contrées forment une constellation littéraire au sein de laquelle de nombreux livres se recoupent et se complètent en d'étonnantes mises en abîmes. Ambitieuse entreprise qui dégage quelque chose de fascinant et enrichit la lecture de romans déjà très réussis par eux-mêmes.
Pour en revenir à La Barbarie, j'ai été frappé par un aspect qui m'avait échappé jusque là. Le Cycle des Contrées est, certes,  une oeuvre marquée par le sceau de l'imaginaire. Il porte pourtant en lui des thématiques très actuels et peut même prétendre à celui d'oeuvre subtilement politique. Déjà les Jardins Statuaires, dans sa description presque ethnographique d'une communauté, comprenait des éléments de critique sociale, essentiellement sur le rôle de la femme.
Dans La Barbarie, s'il l'on peut voir la marque d'un Kafka dans la description de l'implacable machine administrative à laquelle le narrateur se retrouve confronté, j'y vois aussi une fable politique subtile. Le narrateur avait quitté une Terrèbre envahie et en plein marasme. Il retrouve une ville qui se relève progressivement. Mais cela s'est fait au pris d'une forme d'anarchie législative et administrative, multipliant les règlements, jurisprudences et usages qui rendent la loi opaque et prompte à l'injustice par défaut.

Quant à la culture, elle s'est repliée sur une vision ultra-orthodoxe de la connaissance, rejetant ou censurant tout ce qui sort d'une cadre pré-établi. J'oserai même parler d'une certaine définition de l'identité qu'il faut affirmer tout en niant celle de l'autre. Ainsi, les Jardins Statuaires sont renvoyés au rang de mythe, la proximité que le narrateur a progressivement établi avec les Cavaliers est jugées suspecte...
Jacques Abeille reste évasif, à tel point qu'il est possible que cette interprétation ne soit qu'un fantasme de ma part. Pourtant, j'ai l'impression que la dérive autoritaire et régressive de Terrèbre fait bien écho à notre monde.
C'est en tout cas un indice de plus de la richesse du Cycle des Contrées.




lundi 21 novembre 2016

Le Tribut (édition intégrale), de Rochette et Legrand





En 1995 paraît “L’or et L’esprit”, premier tome du “Tribut”, signé Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand, déjà associés sur le très intéressant Requiem Blanc. Je découvris cet album quelques années plus tard et tombai sous le charme de cette bande dessinée de science-fiction terriblement originale et réussie. J’y ai déjà consacré une note sur ce blog.
J’avais alors appris qu’un deuxième tome, L’aigle de Lafcadio, avait été prébublié dans le mensuel (A Suivre) mais n’avais jamais été repris en album, la série étant abandonnée suite à une decision de l’éditeur qui préférait que Rochette renoue avec un style plus humoristique. Le résultat Napoléon et Bonaparte, une série de gags qui fut publié dans les pages d’un (A suivre) plus que moribond.
Profitant de l’exposition médiatique due au Transperceneige, Cornélius annonça la publication d’une intégrale de cette série méconnue. Il fallut plus de 2 ans pour que cette intégrale, qui reprend dans une version recolorisée L’or et L’esprit, L’Aigle de Lafcadio ainsi qu’une conclusion inédite de 16 pages qui clot la série initialement prévue en 3 ou 4 tomes, arrive en librairie. Ce retard me fit craindre un moment que le projet ait été purement et simplement abandonné par Cornélius.
La version originale, trop sombre et parfois difficilement lisible

La version recolorisée, plus lisible
   
Je me suis plongé dans cette intégrale avec beaucoup de curiosité.
L'Or et L'Esprit fait partie pour moi des toutes grandes bandes dessinées des années 90. Si l'argument de départ semble d’abord évoquer La Guerre Éternelle, son traitement très original m'avait directement séduit. Il se dégageait une impression d'oppression permanente, de noirceur et de mystère rarement atteinte dans la bande dessinée. Même conscient qu’une suite avait été dessinée, je continuais de considérer L’Or et l’Esprit comme un one-shot qui s’achevait sur une conclusion en guise de point d'interrogation que j'aimais beaucoup.
Je dois reconnaître avoir toujours été sensible à ses conclusions forcées par la force des choses.
Quand une fin en points de suspension devient une fin définitive.
Juan Gaviero lâchant un mystérieux Il y aura d'autres éclipses






Et puis ?






Cette fin me convenait.





Il y aura d'autres éclipses.




Nous étions resté au bord de l'abîme.




Il me fallait maintenant sauter et découvrir ce que les auteurs avaient prévu.
Je dois reconnaître qu'en première lecture, j'ai détesté la suite.
En deuxième lecture, j'ai mieux apprécié cet Aigle de Lafcadio, qui nous emmène loin de Deux-Lunes.
De l'ambiance poisseuse du premier tome, tragédie en huis clos, nous passons à un récit de SF plus conventionnel, qui m'a directement évoqué JC Forest, entre Barbarella et les Naufragés du Temps. L'alchimie du premier tome ne fonctionne plus que ponctuellement. Je n'arrive pas à m'intéresser complètement à cette histoire, et arrivé à cet épilogue inédit qui, fatalement, tombe un peu à plat, je ne peux m'empêcher de regretter cette fin qui me semblait parfaite.



Il y aura d'autres éclipses...



J'aime les fins en point de suspension, celles qui laissent le mystère entier.
Tout ne doit pas être expliqué.
Tout ne doit pas finir.
Parfois, rester au bord de l'abîme, dans l'ignorance de ce qui vient après est la plus belle des conclusion pour une histoire.
Pour moi, il aurait pu, il aurait dû en être ainsi pour le Tribut.