mercredi 5 décembre 2012

Heureux qui comme, de Nicolas Presl - Atrabile





  
J'avais envie de parler de Nicolas Presl, un auteur que j'apprécie tout particulièrement, probablement parce qu'il fait partie de ces auteurs qui semblent tracer leur sillon au mépris de tout effet de mode. Il faut également noter sa persévérance en signalant le destin de son cinquième  livre édité Le fils de l'ours père. Il s'agit en fait du deuxième livre qu'il a réalisé. le premier fut refusé partout, et il reconnaît lui-même qu'il n'était pas abouti. Mais il croyait énormément en son deuxième livre: Le fils de l'ours père. Il fut pourtant refusé à son tour par Atrabile, après bien des hésitations, et par JC Menu, qui  se fendit pourtant d'une encourageante lettre de refus, chose assez rare dans le milieu.
Puis, Nicolas Presl vit son premier livre édité: Priape, chez Atrabile. Deux autres ouvrages suivirent, toujours chez Atrabile (Divine Colonie et Fabrica). Nicolas Presl continuait de croire que Le fils de l'ours père méritait d'exister. Finalement, The Hoochie Coochie l'édite en 2010 et le livre sera sélectionné l'année suivante à Angoulême. Belle revanche pour son auteur.
Depuis, il est revenu chez Atrabile avec L'Hydrie et vient de publier Heureux qui comme, qui vient à son tour d'être sélectionné pour Angoulême. Je profite de l'occasion pour parler de son livre le plus récent.
Nicolas Presl possède un style éminemment particulier. Ses livres sont toujours muets, portés par une approche picturale très originale. La référence la plus évidente reste Picasso. Les personnages apparaissent anguleux, les visages sont déformés, envahis d'yeux immenses, les expressions et les postures sont souvent excessives sans être caricaturales. Nicolas Presl utilise avec beaucoup d'intelligence les symboles pour donner du sens à ses planches. J'ai lu dans un article que sa force résidait dans sa capacité à faire une bande dessinée qui utilise essentiellement sa dimension picturale sans tomber dans le recueil d'illustrations. Ses histoires ont du sens.

Avec ce nouveau livre, Nicolas Presl introduit une nouvelle composante à son univers: la couleur. Selon leur origine ou leur essence, les personnages et les objets sont représentés dans une couleur spécifique. Le thème du livre tournant autour du voyage, cette technique narrative s'avère vraiment intéressante. Si l'Afrique est orange, couleur chaude, l'Occident est bleu, couleur froide. Les souvenirs sont rouges, couleur que j'associe plutôt avec la passion. L'alcool et ses effets sont verdâtres et tout ce qui fait référence à la peur ou à la violence est noir. Plus qu'un gimmick, cette utilisation de la couleur apporte du sens et de la profondeur à son histoire, et lui permet de se renouveler alors la solution de facilité aurait été d'enfin introduire le texte dans ses livres.


Je crois que tout le monde aura inconsciemment prolongé le titre en "Heureux qui comme Ulysse...". En tout cas, je ne peux m'empêcher d'accoler Ulysse au titre de ce livre.
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...
Car il est bien questions de voyages dans ce livre.

Il s'ouvre sur un aéroport, invitation au voyage s'il en est. Mais des voyages, il y en a de toutes sortes. Voyage d'agrément, voyage d'affaires, voyages initiatiques.... La Femme qui nous rencontrons part en pèlerinage. L'Afrique est sa destination. Pourquoi l'Afrique ? Nous devinons que la raison est liée à son fiancé, absent.
Elle est mal à l'aise. Elle a peur. Autour d'elle se pressent des anonymes, sans visage. Elle tente de communiquer avec un voisin dans l'avion, sans succès. Tout au plus trouve-t-elle du courage dans la vision d'un Babouin, animal totémique qui semble la rassurer alors qu'elle attend d'embarquer. Il est à noter que chez Presl, les personnages à l'oeil rond, comme ce babouin, sont des passeurs. Ils apportent sagesse ou connaissance aux personnages.
Puis, il y a l'Homme. Il travaille pour une compagnie minière africaine, vit sur place avec sa famille et son métier l'amène à sillonner la région pour le compte de sa société d'exploitation. Exploiter est le maître mot (maux ?), en effet.
Deux personnages radicalement opposés. L'une est naïveté et inquiétude, l'autre est mépris et cynisme. Deux voyages différents, deux trajectoires qui vont pourtant se croiser.





Mais qu'est-ce qu'un voyage ? Est-ce se rendre d'un lieu à un autre ? Ce n'est qu'un trajet, une translation purement physique. Un voyage, c'est autre chose. Un voyage, c'est un parcours autant intérieur que géographique. Un voyage, ça vous construit, ça vous change, ça vous instruit. Il peut aussi vous détruire. Qu'en sera-t-il pour la Femme et l'Homme ? C'est ce que Nicolas Presl vous invite à découvrir au fil des pages. Et de nous rappeler que lire est livre, ce n'est pas seulement tourner les pages, mais aussi partager quelque chose.

Lire est un voyage. Et j'ai aimé ce voyage.
Heureux qui comme...

vendredi 30 novembre 2012

Noé, de Stéphane Levallois



Au fil des années 90, la bande dessinée commence à changer. Si rien ne semble pouvoir mettre à mal la toute-puissance du format classique franco-belge: le 46 planches CC, on constate qu'en marge de ce courant dominant, de nouveaux acteurs font leur apparition et réussissent à s'implenter durablement dans le paysage de la bande dessinée francophone. Ce sont les éditeurs dits indépendants ou alternatifs, dont les plus connus sont l'Association et Cornélius, pour ne citer qu'eux.
Devant l'émergence de ces nouvelles bandes dessinées, qui s'affranchissent de certaines contraintes formelles que sont la couleur, la pagination ou le format, et qui osent aborder des thématiques nouvelles, les éditeurs traditionnels ne tardent pas à réagir. Dargaud lança l'éphémère collection roman-BD,  Delcourt initia Encrages, Casterman fit de même avec Ecritures et les Humanoïdes Associés initièrent Tohu Bohu.
Il est évident que je simplifie les événements, pour expliquer le contexte. Il existait déjà une "émancipation" de la bande dessinée à travers (A Suivre) pour Casterman ou Aire Libre, chez Dupuis. On pourrait encore citer le cas de Histoire sans héros, de Dany et van Hamme, Mais l'apparition des collections Encrages, Ecritures ou Tohu Bohu ne peut pas ne pas être considérée comme une réponse à l'apparition des éditeurs dit "alternatifs".
Certains ont hurlé à la récupération et au parasitage, d'autres ont applaudi pour l'audace.  En tant que lecteur alors très orienté franco-belge, je dois reconnaître que ces collections m'ont permis de m'ouvrir vers d'autres horizons. A cette époque, j'évitais scrupuleusement tout ce qui ressemblait à l'Association ou Cornélius. Pas mon truc, pas pour moi... Mais à travers ces collections, je me suis progressivement ouvert vers ces "autres" bandes dessinées. Evidemment, le but des éditeurs n'étaient pas de créer des passerelles vers la concurrence, mais bien de vendre leurs livres. En tant que lecteur, j'y ai trouvé plus que mon compte. Les débats sur ces indépendents-like ne me touchent finalement que peu.  Je constate juste qu'il y a de bons livres partout et qu'il fauit juste les trouver là où ils se trouvent.
Noé, de Stéphane Levallois, fait partie de ceux-là.
Etrange objet pour un étrange auteur. Noé est sa première bande dessinée, publiée en 2000. Et puis, plus rien jusque 2007-2008  et la sortie de deux nouveaux livres chez Futuropolis: Le Dernier Modèle et la Résistance du Sanglier. je fus agréablement surpris de retrouver cet auteur qui m'avait tellement impressionné avec son premier livre. Mais depuis, il ne semble plus avoir de projets dans ce domaine.
Artiste protéiforme, Stéphane Levallois se consacre surtout à la réalisation de courts métrage, de films publicitaire, au design (jeux vidéo, publicité...). Son site ne fait d'ailleurs que très peu mention de son travail en bande dessinée. Si cela vous intéresse, certaines de ses réalisation sont visibles sur le net.
Les Toxic candies de Stéphane Levallois

Mais revenons-en à Noé qui fait partie, si je ne me trompe, de la première fournée de Tohu Bohu. Dans ce livre quasi muet, l'auteur multiplie les séquences fortes et originale. Dès les premières planches, il est évident que le voyage sera étonnant.

Le désert...
Des traces de pas...
Un scaphandrier qui tracte un énorme vaisseau...
...Qui imprime un profond sillon dans le sable
Le réalisme n'a que peu à faire dans cette histoire, c'est entendu. Surréalisme ? Onirisme ? Fantastique ? Le thème du livre semble être une métaphore du choc des cultures. Il y a d'un côté le Désert, vaste, insaisissable, et ses habitants, qui vivent en harmonie avec Lui. Le Désert apparaît comme une entité cohérente. Un écosystème qui tolère ceux qui le serve et le respecte, mais est sans pitié pour les autres.
Le livre se scinde en 2 parties: L'Arche et le Sillon. La première partie invite le lecteur à découvrir ce monde inviolé et ses habitants. Il montre comment il tolère quelques incursions, telle celle d'un aviateur qui n'est pas sans rappeler Antoine de St Exupéry. Mais il est sans pitié ceux qui ne peuvent s'accommoder de ses règles, à l'image de cette séquence délirante autour d'un train ensablé. Selon vos dispositions, le Désert peut être au mieux bienveillant, sinon indifférent, voire franchement cruel. Et il n'est pas avare de mystères, à l'image des inquiétantes Filles du Désert.


Puis, tout bascule dans la deuxième partie. Le Désert est confronté à une menace: l'invasion de soldats franquistes. Ils progressent dans le désert, ne laissant que violence et destruction dans leur sillage. Contrairement à l'aviateur qui s'est fondu dans les traditions du Désert, les soldats frappent, détruisent, souillent un monde qu'ils ne cherchent pas à comprendre, mais à soumettre. En violant cet espace qui n'est pas le leur, ils s'exposent à la riposte du Désert.  

Cette guerre se déroule sous les yeux du Scaphandrier, qui progresse inlassablement, indifférent à tout. Isolé dans sa combinaison, rien ne l'atteint, même dans les instants les plus violents. Quelle est sa destination s'il en a une ? Essaye-t-il simplement de rejoindre l'eau ? Nous ne le saurons jamais. Incarne-t-il le cours du temps ? Nous sentons que les destructions qui jalonnent la seconde partie du livres seront bientôt effacées par le Désert, mais le sillon semble subsister envers et contre tout. La progression de l'arche est inéluctable. Les hommes vont et viennent, se rencontrent, se respectent ou se détruisent... mais tous finissent par disparaître. Ne reste que le désert, et le sillon qui le traverse.
Noé est une fable, qui puise dans une certaine réalité historique, mais pour mieux s'en affranchir. Il décrit le choc des mondes, une certaine forme de colonialisme, non au sens littéral du terme mais dans celui de l'asservissement d'un monde par un autre.
Ce combat se traduit dans le trait torturé de Levallois, qui n'est pas sans évoquer celui d'Egon Schiele. La violence du dessin se suffit à elle-même. Nul besoin de la déforcer par des phylactères disgracieux, qui seraient redondants devant la force immédiate des images. Le dessin est en langage en soi. Stéphane Levallois l'a bien compris. Si chaque chapitre est conclus par des textes, les complétant ou livrant quelques clés de compréhension, Stéphane Levallois les a isolé du dessin, comme pour mieux indiquer que le langage premier de Noé est le dessin. Le texte ne sert qu'à donner des indications symboliques.  
Ainsi, le chapitre étonnant qui nous fait découvrir les Filles du Désert se termine par un poème révèlent leur identité:

« Il y avait Khamsiin, fille de Khamssin,
Le vent poussière qui en cinquante jours
Vieillissait les hommes d’autant d’années,
[…]
Il y avait Datouann, fille de Datou le vent parfumé
Aux milles senteurs qui pourrissait les chairs...
[…]
Malheur à ceux qui rendraient ces filles à leurs pères !!! »
Les nommer n'offre qu'une clé de compréhension, sans pour autant expliciter le récit en profondeur. D'une certaine manière, cela me rappelle la version préliminaire de Arzak l'arpenteur, dernier livre édité par Moebius. Dans cette version parue chez Stardom, les textes sont renvoyés sur la page en vis-à-vis du dessin, et le récit reste pourtant intelligible par la seule force du graphisme. Dans la version définitive, les textes ont rejoint les phylactères, pour un résultat assez décevant, à mon avis.
Et pour conclure le chapitre introduisant l'Aviateur, Levallois inclus une lettre- poème supposée être écrite par ce dernier, à destination de son père:

« Père
Je n’atteindrai jamais Agadir
[...]
Je suis le protégé de la tribu de Bédouins
Du Ahr Ahrbi, Les Échassiers du Vent de l’Est.
[...]
Ils sont menteurs, mais prétendent que
La vérité suit le vent quand il tourne,
Ils m’appellent celui qui commande à L’Oiseau de Fer

Je confie ces pages aux grands vents du désert
Afin d’être sûr qu’un jour
Elles vous parviennent. »
Noé reste un livre assez radical, un long poème visuel qui se conclut sur une surprenante note d'espoir. Je ne peux que regretter que Stéphane Levallois se fasse si rare. Mais peut-être reviendra-t-il bientôt à la bande dessinée.
 

lundi 19 novembre 2012

L'éternaute



J'ai découvert L'éternaute début des années 2000, dans l’édition des Humanoïdes Associés. A l’époque, leur collection luxueuse à jaquette se trouvait très facilement en occasion pour des prix somme toute modiques: l’équivalent de 7,50 euros qui me permirent d’acquérir les 2 derniers tomes d’Adam Sarlech de Bézian, Griffe d’Ange de Moebius et Jodorowsky et surtout les 3 livres d'Alberto Breccia: Dracula, Dracul, Vlad?, bah... , le Coeur révélateur et cet éternaute, rebaptisé plus tard, lors de sa réédition par Rackham Eternaute 69.
Pourquoi avoir ajouté ce 69 au titre ? Pour insister sur le fait, passé sous silence dans la préface de l’édition Humanos, qu’il s’agit d’un remake d’une série réalisée entre 1957 et 1959 par le même scénariste, Hector Oesterheld, et le dessinateur Francisco Solano Lopez. Mais, en 1969, Oesterheld décide de reprendre son scénario et de confier l’illustration au génie du noir et blanc:  Alberto Breccia. Pourquoi reprendre cette histoire ? Sans doute pour être le témoin de la dégradation de la démocratie en Argentine, qui connaît une période politique particulièrement trouble.

couverture du tome 2 de l'édition française de l'Eternaute 59
La version de 69 fut éditée en feuilleton dans le très conservateur Gente, l’histoire fut sabordée alors que les auteurs n’en était qu’au tiers du récit, si on compare l’intrigue à celle de la version de 59. A la fin d’un chapitre, l’Eternaute, qui raconte son histoire à l’alter ego de Oesterheld, s’excuse soudain de devoir négliger des événements et les auteurs doivent alors condenser l’équivalent de 250 pages dans la version originale en une dizaine de planches. La préface reste aussi très allusive sur les raisons qui ont amené cette version de 69 à être tronquée de la sorte. Il est fait mention de rejet du public devant une oeuvre assez extrême, ou du manqué de lisibilité du dessin de Breccia. Il faudrait aussi et surtout signaler que l’hebdomadaire très conservateur qui publiait cette histoire voyait d’un très mauvais oeil le tour politique q’elle prenait. Parce qu’Oesterheld, par rapport à la première version, fit de son héros un personnage plus engagé, à l’image de ses propres convictions. On peut vraiment parler de censure.

La situation politique argentine ne cesse de se dégrader, et, en 1976, Oesterheld s’associe de nouveau à Solano Lopez pour réaliser une troisième version de l’histoire de l’éternaute, encore plus engage politiquement, ce qui mit à mal ses relations avec Solano Lopez. En 1977, Hector Oesterheld, connu pour ses opinions progressistes et une biographie exaltée de Che Guevara, illustrée par Breccia père et fils, réalisée en 1968, suite au choc de l'exécution du révolutionnaire, rejoint le rang des 30.000 disparus de la dictature. Une partie de sa famille connut le même sort. Solano Lopez ne dut son salut qu’au fait qu’il accepta de quitter le pays.
Che de Oesterheld et  A & E Breccia
Après la mort d’Oesterheld, le scénariste Alberto Ongaro et le dessinateur Oswal réalisèrent L’Éternaute III (1983). Par la suite, la saga est reprise par Pol (Pablo Maiztegui) et Solano Lopez dans L’Éternaute : Le Retour. Ces albums sont restées inédites en français, et sont généralement peu appréciés des amateurs qui jugent qu'elles ne seraient que simples récits de SF, sans la charge subversive qu'a acquis l'oeuvre au fil de ses versions.
Toujours est-il que, pendant longtemps, la seule version disponible en français fut celle de 69. La version originale fut traduite voici quelques années par Vertige Graphic. Une bonne manière de mieux combler les trous dans l’intrigue de la version tronquée de 69. Mais pourquoi s’intéresser à cette version de 69, alors que la version originale et complète est désormais disponible ? D’autant que la version de 59 est loin d’être déshonorante.
Simplement parce que la version de 69 s’impose comme une merveille absolue… un diamant noir de la bande dessinée mondiale, autant pour le scénario d’Oesterheld que pour le travail d’Alberto Breccia, qui réalise des planches d’une puissance rarement égalée.

Pour la petite histoire, Breccia aurait vu sa vision de la bande dessinée bouleversée par la découverte des texte des HP Lovecraft, et plus précisément de The Dunwich Horror. Les histoires de Lovecraft laissent une place centrale à l’indicible. Imaginez le challenge pour un dessinateur. Comment dessiner l’indicible ? Ce sera le défi permanent de Breccia, qui expérimentera toute sa carrière. On pourra citer son travail sur les noirs, en mélangeant son encre avec diverses substances pour obtenir des nuances uniques (malheureusement rarement perceptible devant la piètre qualité d’impression, voir à ce sujet le massacre de Mort Cinder dans l’édition Glénat), ou son recours au collages et superposition. Si vous avez l’opportunité de voir ses planches, je ne peux que vous encourager à le faire, c’est impressionnant.
La structure narrative de l'éternaute, que se soit dans sa version de 59 ou 69, reste la même. Un scénariste de bande dessinée voit se matérialiser dans son bureau un homme épuisé, qui se présente comme l'éternaute. De l'intrusion de cette anomalie dans la routine d'un homme ordinaire naît un premier malaise. L'éternaute entreprend alors de raconter sa vie, celle d'un homme normal qui va voir sa vie basculer dans l'horreur.
toute la richesse de la technique de Breccia se retrouve dans cette planche
Elle commence également dans la routine d'un homme ordinaire. Juan Salvo, bon père de famille, passe la soirée avec ses amis à jouer aux cartes, comme chaque semaine. Portrait banal de la vie petite bourgeoise de l'Argentine. Puis, une étrange émission de radio qui annonce une invasion extraterrestre, et une neige fluorescente qui se met à tomber.
Chaque flocon se révèle mortel et, de l'intérieur de la maison, ils assistent, médusés, aux effets de cette attaque. Naufragés au sein de leur propre maison, ils vont tenter de s'organise avant d'être embrigadés par d'autres survivants, qui s'organisent pour résister à l'envahisseur.
L'argument est le même pour les deux versions, mais le traitement de Solano Lopez est plus classique. Le trait est réaliste , les cadrages efficaces, à défaut d'être inspiré. Les deux versions souffrent sans doute d'une progression assez linéaire, et de la nécessité de scinder son récit en sections de 5 pages, ce qui impose à la narration un rythme parfois artificiel, qui impose des ralentissements ou des accélérations brusques pour rester dans le canevas.
Mais il est intéressant de comparer certaines séquences pour bien comprendre la maestria de Breccia et la différence de ton entre les deux versions.
L'apparition de l'éternaute selon Breccia:


 
Et selon Solano Lopez:


Cette autre séquence montre le décès de Polski, traité encore une fois de manière très différente par les deux dessinateurs. Encore une fois, la vision de Solano Lopez est purement illustrative alors que l’innovation et l’originalité de Breccia donne à cette scène une force et un impact autrement plus fort. 

La mort de Polski, par Breccia
La même séquence selon Solano Lopez

Au vu de ces deux exemples, on comprend mieux à quel point le travail de Breccia est exceptionnel. Il joue sur les styles, cadrages et textures. Il construit un univers étrange en mélangeant dessins réalistes, collages, représentation grotesques. Cette juxtaposition d'éléments disparates tend a traduire l'étrangeté angoissante de la situation. Le bestiaire (à peine effleuré, on ne croise que fugacement les Gurbes et le "Main") qu'il crée est autrement plus effrayant que celui de Solano Lopez. Chez ce dernier, les créatures apparaissent comme des assemblages d’animaux existants, alors que Breccia, en jouant sur les textures, les effets de transparence et des cadrages originaux, réussit à donner corps à des créatures réellement effrayantes  qui semblent vraiment issues d'un autre monde.

Les Gurbes de Breccia
Les Gurbes de Solano Lopez


Dans le ton, la version 59 tient plus de la série B, même si le spectre de la guerre froide et l'instabilité politique apparaît en filigrane. Ce n'est sans doute pas par hasard si l'envahisseur n'apparaît jamais, préférant utiliser les peuples qu'il a asservi lors de précédentes conquêtes. On peut y percevoir une allusion aux luttes par procuration entre USA et URSS ou Chine, l'un armant l'opposition qui tente de renverser le régime mis en place par l'autre. La version de 69 est plus politisée, faisant de Juan Salvo un personnage plus conscient politiquement. De plus, il y est clairement expliqué que l'Amérique du Sud est sacrifiée aux envahisseurs par les autres puissances terrestres. Ce qui vaut entre autres un discours enflammé d’un des protagonistes, Favalli, qui fustige entre autres les USA pour leur interventionnisme.C'est sans doute le genre de discours critique qui fit peur à l'époque. Mais l'Histoire a montré que ce discours reflétait pourtant beaucoup plus fidèlement la réalité.


Alberto Breccia reste pour moi un auteur majeur de la bande dessinée mondiale, et chacun de ses livres m'a touché, qu'il soit dans une veine très réaliste, ou dans une veine plus "grotesque". Il allie virtuosité graphique, sens de la narration et conscience de l'importance de la bande dessinée. Avec lui, la bande dessinée devient artistique, politique et consciente, sans jamais cesser d'être accessible. Le génie, tout simplement.

mercredi 17 octobre 2012

Exercice D'Automne et l'art du bain japonais: Maruo et Koren





Il y a quelques années, je me suis intéressé à tout ce qui venait du Japon, d'un point de vue culturel.  Je découvris Yukio Mishima, Yasunari Kawabata, Kenzaburo Oe ou encore Natsume Soseki (grâce au manga Au temps de Botchan de Taniguchi et Sekikawa). Et je me mis évidemment à lire des mangas. Mais je me suis assez vite désintéressé du manga "classique", qui m'ennuyait assez vite, à quelques exceptions près, comme Lone Wolf & Cub, Monster, Jiro Taniguchi ou encore Osamu Tezuka, dont il est sans doute difficile pour nous, Européens, de saisir l'impact phénoménal qu'il a eu sur le monde du manga, et la culture populaire japonaise, encore plus profond que ce que peut représenter Hergé pour la Belgique. De nouveaux éditeurs firent leur apparition, parmi lesquels Matière, Imho et Le Lézard Noir, qui se spécialisèrent dans des mangas franchement alternatifs comme ceux de Tayiou Matsumoto, Junko Mizuno, Yuichi Yokohama dont j'ai déjà parlé sur ce blog... Je connaissais déjà Suheiro Maruo, pour avoir vu quelques planches dans Bang!, l'éphémère magazine de Casterman. J'avais été intrigué par son style à la fois très élégant mais aussi profondément glauque et morbide. Son oeuvre s'inscrit essentiellement dans le genre dit ero guro, un mouvement artistique japonais qui combine érotisme et éléments plus morbides et grotesques (une petite recherche d'image sur google avec les mots clé ero guro vous don, âmes sensibles, s'abstenir). Le nom le plus souvent associé à ce mouvement est celui de l'écrivain Edogawa Rampo, auteur de L'Ile Panorama ou La Chenille. Dans le monde du manga, on peut aussi citer certains mangas de Shintaro Kago, Junji Ito (dont Spirale est très réussi et relativement soft) ou Hideshi Hino. 
L'ero guro est un genre intrinsèquement malsain et transgressif. Les corps sont malmenés. Les mutilations et tortures sont fréquentes. La sexualité est déviante et il n'est pas rare que les récits se teintent de scatophilie. Le premier manga ero guro que j'ai lu était La Jeune Fille aux camélias, une histoire morbide à souhait dans laquelle une jeune orpheline vit un véritable calvaire dans un cirque ambulant composé de monstres de foire.
La particularité de Suehiro Maruo réside dans un représentation très crue des événements qu'il décrit qui tranche avec la grande méticulosité de son dessin, très fin et élégant. Je voudrais aborder deux petits ouvrages très particuliers illustrés par  Maruo, qui n'ont rien à voir avec le genre ero guroExercices d'automne, ou l'art de ramasser les feuilles mortes et L'art du bain Japonais. Ecrits par Leonard Koren, architecte, esthète, designer et éditeur américain (entre autres de la revue WET: The Magazine of Gourmet Bathing ) fasciné par le Japon, ces deux petits ouvrages se présentent comme des guides sur des activités à priori triviale: le bain, et le ramassage des feuilles mortes.


Leonard Koren décompose ces deux activités en étapes claires, illustrées avec minutie par Maruo. Paradoxalement, cette décomposition très factuelle et froide d'aspect ritualise ces activités et les rendent subitement riche de sens.



Leonard Koren, insiste dans son préambule et sa conclusion sur le fait que la notion de bain diffère fortement entre le Japon et l'Occident.  Au Japon, les notions de sale et de propre sont incompatibles. Autrement dit, le bain se décompose en deux grandes étapes: d'abord, le baigneur se lave à l'extérieur, puis il se glisse dans un bain chaud (40 à 50°, soit plus chaud que selon nos habitudes) et profite de ce moment pour se relaxer. L'acte de se baigner ne se limite donc pas à assurer l'hygiène du corps, mais aussi celle de l'esprit. Le bain, tradition ancrée dans la société japonaise (les premiers bains publics remontent au VIIIème siècle), est vraiment considéré comme un moment privilégié  et, encore de nos jour, reste même assimilé à une activité sociale, comme en témoigne la persistance de bains publics (sentō, où onsen lorsqu'ils tirent parti de source thermale, essentiellement hors des villes).

Si ceux-ci tendent progressivement à disparaître en ville, ils conservent une certaine importance dans la vie sociale. Souvent attenant à des laveries, il n'est pas rares que des gens profitent du temps de leur lessive pour aller se baigner et rencontrer des gens. Même les personnes disposant d'une salle de bain aiment à se rendre dans les bains publics, alors que le prise de bain dan la solitude de sa salle de bain personnelle serait de plus en plus souvent perçu comme une corvée. Koren y voit un indice de la nucléarisation grandissante de la société japonaise. Mais la jeunesse se détourne de plus en plus des sentō. Certains jeunes Japonais d'aujourd'hui sont embarrassés à l'idée de se montrer nus en public, ce qui les empêche de se rendre dans des sentō. Selon certains Japonais, ne pas faire l'expérience de cette nudité collective empêche les jeunes de se socialiser correctement.

Une affiche pour expliquer aux étrangers comment se comporter dans un sentō
Il arrive que des tension sociales s'expriment dans les sentō. Mais puisque les gens y sont nus, les différences de classes sociales ne peuvent être détectées que par caractéristiques physiques: les tatouages des Yakusas, parfois interdit pour raison de sécurité dans certains quartiers marqués par une forte criminalité,  ou les différence morphologiques des étrangers. Il ne s'agit pas à proprement parler de discrimination raciale, mais plutôt d'une crainte que des étrangers ne respectant pas les coutumes locales ne polluent le bain. C'est pour éviter ce genre de situation que de nombreux sentō affichent généralement à l'entrée le règlement et les coutumes en japonais et aussi dans d'autres langues (selon les régions, l'anglais, le chinois, le portugais ou le tagalog) pour les clients étrangers.

"Femmes au Sento" - Torii Kiyonaga (1752 - 1815)
Ce qui est frappant dans ces deux petits guides, à priori si techniques, c'est qu'ils témoignent aussi à leur manière de la nostalgie de son auteur. On sent qu'il défend un certain art de vivre qui semble se perdre.





lundi 8 octobre 2012

Le Sarcophage de Christin et Bilal





Enki Bilal fait partie des rares auteurs dont la notoriété a dépassé les limites du microcosme de la bande dessinée. A tel point qu'il donne parfois l'impression d'être perçu comme trop bien pour la bande dessinée par ceux qui ne la connaissent pas. La lecture de ces derniers livres peut d'ailleurs laisser supposer que Bilal doit aussi le penser à voir à quel point il semble vouloir se donner un vernis intellectuel et sembler coller à une image toc et creuse de son style.

Pour moi, Bilal, ce fut avant tout Exterminateur 17, découvert lors de son édition en format poche au Livre de Poche (initiative louable sur le principe mais catastrophe éditoriale tant le remontage et la réduction des planches qui s'en suivit fut affligeant). C'était mon premier contact avec une bande dessinée plus franco que belge. Bilal évoque plus Pilote et Métal Hurlant que Spirou et Tintin. A la même époque, je découvrais également  l'Incal de Moebius et Jodorowski, également dans ces horribles éditions de poche. Seul les trois premiers étaient parus, il me fallut longtemps pour me décider à lire la fin de cette série mythique.
Bilal, c'est un style immédiatement reconnaissable, très minéral. C'est aussi une approche de la bande dessinée plus adulte dans les thèmes abordés. Que ce soit seul ou en collaboration avec Pierre Christin, sa bande dessinée a longtemps eu une dimension politique.
Pierre Christin, justement, impossible de ne pas parler de leur collaboration, née de manière accidentelle. Christin venait de signer une fable écologique et burlesque: Rumeurs sur le Rouergue, dessinée par Jacques Tardi. Il voulait lui donner une "suite", que Tardi refusa de dessiner. Il se tourna vers un jeune auteur prometteur: Enki Bilal. Ainsi naquirent les Légendes d'aujourd'hui.
Puis, au tout début des années 80, Christin et Bilal signèrent deux chef d'oeuvres de la bande dessinée, que l'on peut comme un diptyque thématique au même titre que Z / L'Aveu de Costa-Gavras au cinéma:

  • Les Phalanges de l'Ordre Noir, sur les méfaits de l'extrême-droite pendant la guerre d'Espagne. Je dois confesser avoir longtemps détesté cet album parce que je ne le comprenais pas. Je n'avais alors aucune idée de ce que fut ce conflit, et j'ignorais que des volontaires du monde entiers se sont rendus en Espagne pour combattre dans un camp ou l'autre, alors que l'Europe hésitait en fascisme et communisme.
  • Partie de Chasse, qui met en scène la décrépitude du communisme "classique" forcé de s'adapter ou mourir.
Deux livres forts politiquement, brillants dans la forme et le fonds.
Depuis, les deux auteurs se sont retrouvés sur deux  autres livres, qui ne sont plus des bandes dessinées à proprement parler: L'Etoile Perdue de Laurie Bloom et Coeurs Sanglants (et autres faits divers), deux livres-enquêtes mélant adroitement fiction et réalité.
Et enfin, en décembre 2000, ils proposent Le Sarcophage, livre-objet qui appartient à une série de livres chapeauté par Pierre Christin: Correspondances. Ce livre est souvent négligé ou mal aimé, alors qu'il se révèle particulièrement réussi.
Je parle de Livre-Objet parce qu'il se présente sous la forme d'une plaquette promotionnelle grâce à laquelle des entrepreneurs s'adressent à d'hypothétiques investisseurs en vue de soutenir leur projet: le Musée de l'Avenir.
Au fur et à mesure que le lecteur tourne les pages, il ne peut qu'être frappé par l'obscénité de la démarche. Il ne s'agit, ni plus, ni moins que d'ouvrir un musée à la gloire du XXème siècle. Et si la glorification de ce que l'Homme a produit de plus dangereux, détestable et délétère sur cette période ne suffisait pas, le site choisi par les promoteurs du projet n'est autre que le site de Tchernobyl.

 

Pourquoi consacrer un musée à la gloire du XXème siècle ? Tout est muséable, et de préférence dans une scénographie spectaculaire, démagogique et putassière. Sur le tout muséable, il suffit de se rappeler que Jan Bucquoy a fondé le musée du slip, ou qu'il existe un musée du chicon (endive, au cas ou j'aurai des lecteurs français) à Bruxelles, qui  cherchait dernièrement un repreneur. J'ai habité près de 10 ans à un jet de chicon de ce haut lieu de vie culturelle, sans jamais y avoir mis les pieds. Sans doute ai-je eu tort. De plus, les exposition se doivent d'être de plus en plus spectaculaires, privilégier une expérience, une aventure riche en émotion, quitte à privilégier le toc d'une mise en scène blinquante à la valeur éducative et culturelle d'un musée.Pourquoi choisir Tchernobyl ? Franchement, où d'autre ? Les tours jumelles étaient encore debout lorsque le livre est sorti. Autrement, le site de ground zero aurait certainement plu aux promoteurs que Christin incarne avec une certaine jouissance. Tchernobyl, c'est à la fois la faillite du communisme et de l'énergie nucléaire, deux mirages du XXème siècle, qui continuent de hanter le XXIème siècle.
Ce projet est parfaitement dans l'air du temps, dans tout ce qu'il a d'hypocrite et de mercantile. Organisé en pavillons et salles qui sont autant de tableaux vivants mélangeant hologrammes et figuration à la limite de l'esclavage (à l'image d'une salle-prison où les figurants sont de vrais prisonniers, qui peuvent bénéficier d'une réduction de peine), dans laquelle les visiteurs, escortés de manière personnalisée, sont censés vivre une véritable "expérience".

 
Au menu, extrémisme religieux, dopage scientifique, exaltation des nouveaux aristocrates que sont les milliardaires les plus douteux, idéologies ramenées à de simples pantins vociférant, l'ONU comme un grande représentation théâtrale perpétuelle... On oscille entre dégoût et hilarité devant l'énormité de la chose. Les textes pataugent dans la mauvaise foi, le mensonge, l'obscène, le mépris. Les croquis préparatoires qui accompagnent la maquette contribuent à entretenir le malaise et l'absurdité de l'entreprise. Bilal réussit à donner corps aux délires des investisseurs et d'en suggérer le grotesque.


Les Liquidateurs
Mais des pages noires sont insérées dans cette plaquette (résultat d'un sabotage  ?), contrebalançant l'optimisme béat des promoteurs. Ces pages rappellent ce qu'est Tchernobyl à travers le sort des liquidateurs, témoignages d'officiels, de survivants... qui permettent de saisir toute la mesure de cet effroyable gâchis. D'une certaine manière, elle propose le négatif de la  photographie hypocritement idyllique présentée aux investisseurs.

 
 Un grand livre, cynique à souhait.

lundi 1 octobre 2012

Jesuit Joe, D'Hugo Pratt



Hugo Pratt fait partie selon moi des rares auteurs méritant leur place au panthéon des monstres sacrés du Neuvième Art. J'y intégrerais aussi, outre les intouchables Franquin et Hergé, Alberto Breccia, Will Eisner, Osamu Tezuka, Lynd Ward (injustement oublié, comme Frans Masereel, l'autre pionnier belge de la bande dessinée) ou Giraud-Moebius. Quelques autres manquent certainement, mais je n'essaye pas d'être exhaustif. Il existe déjà des google-octets de conversations enflammées sur le net sur le sujet, sans que personne ne soir d'accord.
De l'oeuvre de Pratt, on retient surtout Corto Maltese et Les Scorpions du Désert, ses deux séries les plus populaires. Mais il ne faut pas pour autant négliger les nombreux autres ouvrages qu'il a réalisés au cours de sa longue carrière. Parmi ceux-ci, Jésuite Joe s'impose à mes yeux comme une indéniable réussite.
Pratt a atteint sa pleine maturité, tant graphique que narrative. Jésuite Joe tire pleinement partie de cette maîtrise. Graphiquement, il fait preuve d'une grande économie de moyens. En quelques traits, il plante le décor: le Grand Nord canadien. Nombreuses sont les cases sans arrière-plan, si ce n'est le ballet des feuilles d'automne qui accompagne Joe durant la première partie, avant d'être subitement remplacées par un manteau neigeux. Il n'en faut pas plus. Tout autre détail serait superflu.
Qui est Jésuite Joe ? Pratt ne dévoile que peu de choses sur son passé. Métis, Il est le petit-neveu de Louis Riel (voir a ce propos l'excellent livre de Chester Brown). Nous apprendrons au fil du récit qu'il a chanté dans une chorale du père Jobert à Lake Artillerie Point et qu'il a une soeur.
Rien de plus.


Nous le rencontrons alors qu'il approche d'une cabane perdue au milieu de nulle part. Il pousse la porte. Une lettre attend d'être ouverte sur la table. Jésuite Joe se met a l'aise, prend son repas, l'oeil rivé sur la veste rouge de la Police Montée qui pend dans une armoire. Il est a l'aise, semble être chez lui. Mais ne serait-il pas un maraudeur ? Enfin, il se lève, enfile l'uniforme, allume une cigarette. Soudain, des coups de feu claquent. Joe réussit a prendre les tireurs a revers et les abats... puis les scalpent.
les 4 planches de l'attaque


Quelques pages muettes pour une séquence tellement simple mais qui, pourtant, garde une grande part de mystère. Il y a quelques chose d'irréel dans ce récit. Personnage sans passé, Jésuite Joe ne semble pas plus avoir d'avenir. Tous les personnages de Pratt, même les plus sombres, poursuivent un but, un rêve, une quête. Leurs actes, aussi cruels soient-ils, trouvent toujours une justification. Même lorsque Cush abat Stella dans Les Scorpions du Désert, cet acte, aussi incompréhensible puisse-t-il paraître a Koinski, s'imposait pour l'impitoyable Cush. A l'inverse, Jésuite Joe ne semble poursuivre aucun but. Il erre dans les étendues glacées du Canada.


Ces 2 cases illustrent également la manière dont Pratt joue des ellipses dans cette histoire. Jésuite Joe descend la rivière en canoë. Première case, descente paisible, puis gros plan, et le bruit d'un tambour. Combien de temps s'est-il passe entre la première et la seconde case ? Quelques minutes ? Quelques jours ? Pratt semble s'amuser de ce rapport au temps, laissant les évènement s'enchaîner sans transition aucune. Sur quelle durée l'errance de Joe s'étale-t-elle ? Si ce n'est le brusque passage de l'automne a l'hiver, Pratt ne livre aucune indication. De tout façon, un personnage sans passé ni avenir ne peut vivre qu'un éternel présent. A quoi bon perdre son temps a tenter de le représenter ? Pratt choisit donc de dilater le temps jusqu'à l'immobilité, sans pour autant nuire a la continuité. Du très grand art !

En quelques cases, voici un autre exemple de la maestria de Pratt. Il commence sa séquence de la même manière: Jésuite Joe descend la rivière sur une pirogue, puis plan américain sur Joe. Une répétition qui renvoie à cet éternel présent, d'un personnage qui vit sans se soucier du monde extérieur. Puis, inexplicablement, il tire sur des oiseaux dans les arbres. Trop de bonheur, sans doute. Deux cases pour illustrer le mystère autour de son personnage, à la violence toute aussi gratuite que détachée. Puis son arrivée dans le monde des hommes. Les bords du chemin semblent enneigés. Combien de temps s'est écoulé entre la quatrième et la cinquème case ? L'enchaînement coule de source, tout en étant beaucoup plus complexe qu'une simple succession de saynettes. C'est toute la magie de l'ellipse en bande dessinée mise en oeuvre.
Si Jésuite Joe se situe hors du temps, il semble aussi se situer également hors de tous repères moraux. Pourtant, chacun des rencontres qui jalonnent son parcours, et chacune de ses actions, semblent aller dans le sens d'une certaine justice, mais non sans une certaine ironie. Toute l'ambiguïté de ce personnage se situe dans la conscience qu'il possède, ou pas de la portée de ses actes. Que ses actions débouchent sur une certaine forme de justice relève-t-elle d'une démarche consciente de Jésuite Joe, ou n'est que le fruit du hasard ?
Il sauve un enfant enlevé par les Cree, mais quand il croise son père, il feint de ne pas être au courant. Si les parents se sont laissé enlever leur enfant, c'est qu'ils ne le méritaient pas.
Chargé de convoyer un couple soupçonné de meurtre, il les libère, prétextant qu'ils ne lui ont rien fait personnellement. Ironiquement, la lettre cachetée entrevue dans les premières planches contient l'ordre de libération des deux suspects, qui ont été innocentés. Il ignorait le contenu de cette lettre, qu'il n'a pas ouverte.
Lors de sa rencontre avec le père Jobert, Jésuite Joe lui dit:
Tu nous racontais qu'il fallait souffrir pour mériter le Paradis. Moi je n'ai jamais réussi a souffrir, par contre j'ai fait souffrir les autres.

Est-ce l'expression de regrets, en forme de confession, ou le simple constat d'un sociopathe ? Pratt se garde bien de répondre à cette question. Quête nihiliste, entre la beauté suggérée des plaines canadiennes et les actes de sauvagerie qui émaillent le récit, Jésuite Joe laisse une impression durable et se détache étrangement du reste de l'oeuvre de Pratt. La conclusion de récit, en forme de fausse sortie, n'y est probablement pas étrangère. Quel est ce craquement lugubre ? Nous ne le saurons jamais.



Il est à noter qu'Hugo Pratt a aussi publié le même récit sous forme de roman et qu'il existe un film adapté de la bande dessinée signé Olivier Austen. Le roman n'apporte pas grand chose, quand au film, je l'ai vu il y a longtemps et il ne m'a pas laissé de souvenir particulier.