lundi 16 décembre 2013

Le livre comme objet




La couverture, ou le dos de Bleu de Lewis Trondheim


Cela peut paraître étrange, mais j'ai parfois l'impression que la bande dessinée en particulier, et le livre en général, s'enferme dans de fausses contraintes techniques qui brident ses potentialités.
Le livre, dans son acceptation la plus large, consiste en un ensemble
de pages reliées entre elles et contenant des signes destinés à être lus.



En me reportant à l'article de wikipédia, j'ai trouvé quelques définitions:

réunion de plusieurs feuilles servant de support à un texte manuscrit ou imprimé (Litttré)

Pour l'Académie Française:

I. Assemblage de feuilles manuscrites ou imprimées destinées à être lues. Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, suite de feuillets manuscrits réunis en une bande enroulée autour d'un cylindre, ou pliés et cousus en cahiers. À l'époque moderne, assemblage de feuilles de papier imprimées, formant un volume relié ou broché.
II. Assemblage de feuilles, registre où l'on porte diverses informations, divers renseignements.

Cette dernière définition  démontre bien que la forme de l'objet telle que nous la connaissons n'est qu'une forme parmi d'autres possibles. Pourtant, c'est pratiquement la seule que nous rencontrons. L'orientation même du livre ne semble pas souffrir de discussion. Un livre doit être en format "portrait" et ce n'est que dernièrement qu'une maison d'édition fait sa promotion sur un format "révolutionnaire": l'ultra-poche



Ce n'est guère qu'en matière de livre pour enfant que les livres revêtent encore un aspect ludique ou original. Rabats, pop up, superposition, pliages, effet de matières... le livre pour adulte est visiblement un objet trop sérieux pour se permettre toute forme de fantaisie. Certains livres osent l'originalité comme La Caverne des Idées de Somoza, dans lequel l'intrigue les notes en bas de page ont toute leur importance.
Même lorsqu'il s'agit de bande dessinée, là où l'aspect visuel joue un rôle primordial, l'objet en tant que tel reste désespérément prisonnier d'un format.
Toutes les pages ont la même dimension et la même matière. Tout au plus trouve-t-on parfois des encarts, comme la Tijuana Bible intégrée au milieu du Black Dossier de The League of Extraordinary Gentlemen. Mais l'objet-livre reste d'une grande rigueur.
A titre d'exemple, lorsque qu'Andreas réalise le tome 12 de sa série Capricorne, il aura bien du mal à imposer le concept d'un épisode sans titre et à la couverture uniformément blanche. Il sera contraint de conserver le bandeau de la série, déforçant son concept.






Pourtant, il y a moyen de tirer profit de ce format. Et il  me vient à l'esprit quelques exemples:

Bleu de Lewis Trondheim qui, ne comportant aucune inscription, peut être virtuellement lu dans tous les sens: à l'endroit,, à l'envers, de gauche à droite ou de droite à gauche.

Une planche de Bleu
Dans certains essais de bande dessinée palindromiques, les cases se répètent en ordre inverse à partir d'un axe de symétrie virtuel au milieu du livre. Stéphane Blanquet utilise cette technique dans Morphologie Variable, Etienne Lecroart dans Cercle Vicieux, et les frères Schuiten s'amusent de ce principe dans Nogégon, dans lequel chaque case répond à sa "jumelle inversée": un gros plan de personnage en colère répondra au gros plan du même personnage apaisé, par exemple.
Seron faisait basculer La Planète Ranxérox du format franco-belge à un format à l'italienne.
Des planches d'Immondys de Hulet exigeaient un miroir pour être lues.
Marc-Antoine Mathieu reste l'exemple le plus connu, jouant sans cesse sur l'objet 48cc dans sa série
Julius Corentin Acquefacques, y intégrant une spirale, un "trou de matière"... autant d'exercices ludiques sur l'objet-livre, le concept de bande dessinée et mise en abîme.
Dernièrement, plusieurs autres exemples sont parus:
Un cadeau, de Ruppert et Mulot, se présente comme un livre à lecture unique puisqu'il faut déchirer les pages pour arriver à la page suivante



 

Ce qu'il reste du cadeau après lecture

Building Stories, qui se présente comme une boite comprenant 12 fascicules de format et de pagination différente, certains n'étant qu'un simple bande de quelques cases. L'ensemble forme une même histoire, à lire dans l'ordre de son choix. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'il faille retourner son livre dans tous les sens lors de la lecture.



 


The Great War de Joe Sacco est un fait une frise de 7 mètres de long, qui décrit le premier jour de la bataille de la Somme. Inspiré de la tapisserie de Baïeux, il peut être considéré comme un long plan séquence




Dans Fenêtres sur rue, Rabaté propose un livre en accordéon, qui correspond à dix instants dans une même décors.





Évidemment, de tels approches qu'on pourrait qualifier de radicales restent exceptionnelles. Mais il est étonnant de les voir édités dans un laps de temps aussi court et cela met d'autant plus la grande frilosité du milieu du livre face à l'innovation ou l'expérimentation lorsqu'il s'agit de toucher au sacro-saint contenant.

lundi 25 novembre 2013

David B, l'imaginaire au pouvoir

David B a déjà tâté de l'autobiographie et à l'autofiction, mélant parfois allègrement les deux avec un talent très particulier. David B possède un style qui lui est propre, marqué par un goût prononcé pour la littérature populaire du début du XXème siècle et pour un exotisme emprunt d'ésotérisme. Mais le trait d'union entre toutes ses oeuvres reste son imaginaire.
Dans Journal d'Italie, il se lance dans une opeuvre hybride, prenant prétexte d'un voyage en Italie pour composer des ébauches de récits. Un passage dans une librairie lance l'auteur sur une digression sur le film de Franceso Rosi sur Lucky Luciano. Un  déambulation vénitienne lui évoque la figure fantasmée et imaginaire de Daoud Ravid, qui rêvait d'ériger une nouvelle tour de babel dnas la ghetto juif de Venise et finit immolé sur un brasier dont il voulait que les flammes caressent le ciel...
En toute honnêteté, ce journal est assez décevant par son manque de cohérence.
Pourtant, les premières planches reprennet tout ce que j'aime chez le conteur qu'est  David B. De la  porte cochère d'une maison abandonnée que l'on dit colonisée par les chats, il imagine les scènes étranges qui pourraient se dérouler derrière cette porte... En quelques pages, il fait basculer le lecteur du trottoir d'une ville italienne à un escalier qui s'enfonce dans les entrailles de la terre, vers des strates de plus en plus lovecraftienne.



vendredi 18 octobre 2013

Les dix droits imprescriptibles du lecteur selon Daniel Pennac


Ces droits imprescriptibles du lecteur énoncés par Daniel Pennac dans son essai Comme un roman  et illustrés par Quentin Blake ont déjà été partagés des dizaines de fois sur des blogs, des forums, des tumblers... mais, qu'importe, j'y souscris à 200% et les partage à mon tour.
Je revendique le droit de lire et relire n'importe quoi et n'importe où.
Et je revendique tout le reste aussi.
Lisez!
Aimez lire!
Et laissez les autres lire ce qui leur chante!

mercredi 9 octobre 2013



A l'approche de la sortie du Transperceneige/Snowpiercer de Bong Joon-ho, d'après les bandes dessinées de Rochette, Lob (pour le premier tome) et Legrand (pour les deux tomes suivants), Rue89 consacre un bel article au Transperceneige.
il est assez rare de lire un article intéressant et bien documenté sur une bande dessinée. Rochette y parle technique, dessin et on sent sa passion pour cette oeuvre. On sent l'investissement de Jean-Marc Rochette pour défendre les bandes dessinées. La caution qu'il apporte au film, qui est précédé d'une bonne réputation, me donne d'autant plus envie de le voir.
Dans les commentaire, on y annonce également une intégrale de L'Or & l'Esprit, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pense sur ce blog. Elle serait annoncée chez Cornelius pour Septembre 2014 et reprendrait le  Tribut, mais aussi le deuxième tome inédit en album et une conclusion inédite.

lundi 7 octobre 2013

The Four Immigrants Manga: un ouvrage pionnier !



Je me souviens d'avoir remarqué ce livre chez Brüsel. Il était sur la partie inférieure d'un présentoir consacré aux mangas "d'auteur". Il y est resté plusieurs années. Avait-il été oublié par le personnel qui n'a jamais pensé à le remiser dans l'arrière-boutique ou le liquider en solde ? Ce livre m'intriguait mais je ne pouvais me résoudre à l'acheter. J'espérais sans doute sur le moment où ce livre disparaîtrait de lui-même, vendu ou renvoyé.
Je finis pourtant par l'acheter.
Je n'imaginais alors pas avoir alors acheté un ouvrage aussi incroyablement en avance sur son temps !
L'auteur à San Franciso
L'auteur, Henry Yoshitaka Kiyama, né en 1885, a quitté le Japon pour rejoindre San Francisco en 1905. Il y a effectué de nombreux petits jobs, tout en suivant les cours de la San Francisco Art Institute. Artiste reconnu, il reçut plusieurs récompenses et fut exposé plusieurs fois à San Francisco. Il retournait régulièrement, comme beaucoup de ses compatriotes pour qui l'émigration n'était pas un voyage sans retour. Mais lors d'un séjour dans son pays natal en 1937, il fut surpris par la guerre et ne quitta plus le Japon. Il enseigna l'art dans une école de sa région d'origine jusqu'à sa mort en 1951. Il reste une fierté locale, reconnu comme un artiste qui combinait tradition japonaise et influence occidentale. Ses toiles sont régulièrement exposées au  Yonago City Art Museum dans la Prefecture de Tottori.
"Portrait of a Woman" Kiyama 
Mais ce n'est pas pour cela que je m'y intéresse. En 1927, il exposa ses toiles au Kinmon Gakuen (Golden Gate Institute). Mais en plus de ses dessins et peintures, il insista pour y exposer les 104 planches de son  Manga Hokubei Iminshi "Une histoire d'immigrants nord-américains". Il y raconte la vie quotidienne de 4 immigrants japonais à San Francisco sur une période s'étalant de 1904 à 1924. Parmi eux, un artiste directement inspiré par l'auteur.
Ce fut probablement l'une des premières expositions de planches de bande dessinée. Ce fut aussi l'une des premières bandes dessinées d'inspiration autobiographique, et de part la nature de ses héros, une des premières bandes dessinées à traiter d'une question sociale. L'auteur ne manque pas de mettre en scène les tensions raciales et sociales sur un mode humoristique. Il met en scène avec une surprenante simplicité les discriminations et le racisme plus ou moins exacerbé qui s'exprimait entre chacune des communautés. Il n'ignore pas les relations tendues avec les migrants chinois et relate avec une certaine candeur la rencontre avec un "nègre" qui fleure bon le racisme primaire à la "Tintin au Congo".
Kiyama démarcha, sans succès, la presse locale pour publier ses planches. Il faut dire qu'outre un sujet plutôt surprenant, les personnages s'exprimaient dans leur langue maternelle, donc essentiellement en Japonais et dans un anglais parfois maladroit, ce qui  handicapait sa diffusion. Lors d'un voyage au Japon, il décida finalement de s'autopublier et revint à San Francisco avec ce qui est l'un des premiers graphic novel directement publié, et non un recueil de planches parues dans la presse.
L'historien Frederik L. Schodt découvrit par hasard ce livre au début des années 80 et entreprit de le rééditer, ce qui fut fait à la fin des années 90 sous le titre de 4 immigrants manga. La principale difficulté qu'il rencontra était liée aux dialogues. Kiyama avait pris le parti de faire parler les différentes ethnies dans leur langue maternelle: anglais, japonais, mandarin... Pour conserver cet aspect essentiel, il fut décidé de traduire le japonais en "bon anglais", lettré de manière moderne, et de conserver les textes anglais originaux dans leur lettrage manuel, plutôt malhabile et qui tient parfois plus du sabir. Cela provoque une forme d'inversion des rôles. Les 4 héros, qui sont présentés comme des étudiants, parlent normalement alors que les "américains de souche" parlent de manière malhabile et hésitante. Le lecteur passe alors de l'autre côté du miroir et se trouve du côté du migrant. 
Il faut bien sûr remettre ces planches dans leur contexte historique pour mieux comprendre certains événements ou la mentalité ambiante. Mais il se dégage de ce livre une certaine forme de légèreté. Kiyama y est léger sans être futile. Il capture une réalité difficile sans jamais tomber dans le misérabilisme. En fait, ce livre reste étonnamment lisible et même amusant alors qu'on pourrait craindre que ce témoignage exceptionnel ne puisse intéresser que des historiens et des sociologues.

Une stèle à la mémoire de Yoshikata Kiyama

vendredi 20 septembre 2013

Griffu, un polar très noir signé Tardi et Manchette




Jacques Tardi fait partie de ces auteurs à la forte personnalité dans le monde de la bande dessinée franco-belge. Son style est aisément reconnaissable et par style, je veux parler de son style au sens large: graphique, évidemment, mais aussi de ses thèmes de prédilection, de son écriture… 
Une autre caractéristique de Tardi tient à ses nombreuses collaborations avec des romanciers. Il multiplie les adaptations (les Nestor Burma d’après Léo Maletle Cri du Peuple d’après Jean Vautrin…) ou les collaborations directes (La Débauche scénarisé par Daniel Pennac ou Benjamin Legrand sur le méconnu Tueur de cafards).
A mes yeux, sa relation avec Jean-Patrick Manchette est particulière,
JP Manchette
sans doute parce qu'elle  se doublait d'une réelle amitié. Décédé en 1994, il est considéré comme l'un des auteurs majeurs du renouveau du polar français dans les années 70 et 80. On lui doit quelques fameux romans noirs dont La position du tireur couché ou Nada  . Mais il faut aussi un grand amateur de cinéma et de bande dessinée. On lui doit la première (et selon beaucoup, la meilleure) traduction de Watchmen de Moore et Gibbons . Il fut également rédacteur en chef du périodique BD et chroniqueur pour Métal Hurlant. Si ces 10 dernières années, Tardi s'est fendu de 3 adaptations inégales de Manchette (le petit bleu de la côte ouest , la position du coureur couché  et ô dingos, ô chateaux ), la première fois que leurs noms ont été associés sur une couverture de bande dessinée remonte à 1978. JP Manchette signait alors le scénario de Griffu , polar noir et cru tout-à-fait dans la ligne de ses romans. Ils avaient également projeté une deuxième collaboration, intitulée Fatale, qui échoua. Manchette en tirera un roman.

Griffu, est un « honnête » conseil juridique, à la dégaine de privé de hard boiled. Quand une jeune fille, plutôt charmante, lui demande son aide pour récupérer des fichiers qui lui auraient été dérobés, il n'hésite pas une seconde. Pas parce qu'il esprit chevaleresque, mais parce que l'argent qu'on lui propose suffit à lui faire oublier ses maigres scrupules. Pourtant, cette affaire n'est pas nette.Et il se fait piéger comme un bleu.
Après un passage à tabac en règle, Griffu est bien décidé à faire toute la lumière sur cette affaire. Il met en chasse. Dans son sillage, il traîne les hommes de main d'une société de construction, les employés patibulaires d'un député peu recommandable et les gardes du corps de la propriétaire d'une boîte de nuit plutôt glauque. Si vous ajoutez à tout cela un flic ripoux, des journalistes libertaires et une gamine trop délurée pour être honnête, vous obtenez cocktail détonnant.
Chez JP Manchette, le polar se veut en phase avec la société. Elle en suit le pouls. Et si ses romans sont à ce point sombres et désabusées, c'est que la société l'est aussi. Griffu nage en eaux troubles, voire carrément dans la vase. Le monde dans lequel il évolue est pourri jusqu'à la moelle. Politiciens véreux, policiers corrompus, truands qui dictent leur loi par l'entremise d'avocats défendant allègrement l'indéfendable... qu'un conseiller juridique à la gâchette facile loue ses services comme cambrioleur à la petite semaine n'est finalement guère surprenant.
A mes yeux, Griffu préfigure le Sin City de Frank Miller  à plus d'un titre, mais sans la complaisance froide de ce dernier. Frank Miller noircit le trait jusqu'à aboutir à un exercice de style impressionnant mais déconnecté de la réalité. Rien de cela dans Griffu. Les décors fourmillent de détails qui confirment le marasme social et économique dans lequel évoluent les personnages. Manchette et Tardi ancrent ainsi leur histoire dans la réalité. Du noir, tellement noir que même le sang devient noir. Et un classique intemporel de la bande dessinée franco-belge.

vendredi 23 août 2013

Cauchemar Blanc, de Matthieu Kassovitz d'après Moebius

Le titre Cauchemar Blanc m'a longtemps intrigué, surtout venant de Moebius. Un cauchemar blanc, c'est quoi ? J'imaginais un monde blanc, à la THX-1138, au bord de l'abstrait. J'imaginais un récit à la poésie particulière, un jeu chromatique... puis je l'ai lu. A ma grande surprise, ce récit de Moebius trouvait sa particularité dans son réalisme le plus cru. Quatre Dupont-Lajoie partent à la chasse au bougnoule, un soir en banlieue. Ils repèrent leur proie, un Arabe en solex. Un coup de volant devrait suffire à lui régler son compte, sauf que...
Cauchemar Blanc représente sans doute la seule incursion du Maître dans la domaine du réalisme social. Loin des mondes exotiques auquel il nous avait habitué, il nous entraîne dans lun quartier HLM et  s'attaque à l'un des maux de notre société: la racisme ordinaire.

Cauchemar Blanc, Moebius 1975

Cette histoire serait née d'une indignation. En 1975, le ministère de l'intérieur français interdit la diffusion d'un court-métrage dénonçant les agressions racistes. La même année sortait au cinéma Dupont-Lajoie d'Yves Boisset, qui traite également de ce racisme ordinaire. Le cinéaste dut batailler contre la censure mais aussi contre des incidents orchestrés lors du tournage et de l'exploitation en salle par des mouvements d'extrême-droite. Face à ce climat tendu, Moebius décide de raconter,  sur le mode loufoque, une de ces ratonnades. Mais si le début du récit est drôle, sa conclusion laisse un goût amer. Le cauchemar est blanc mais l'humour est noir.
En 1991, 4 ans avant La Haine, Matthieu Kassovitz l'adapte sous forme d'un court-métrage avec Yvan Attal et Jean-Pierre Darroussin. Et 22 ans lus tard, en 2013, force est de constater que le propos reste toujours aussi brûlant.


video

lundi 12 août 2013

Frans Masereel, le pionnier oublié de la bande dessinée belge


La Belgique, patrie de bandes dessinées, est toujours prête à encenser Hergé, Franquin, Morris ou Peyo, véritables institutions culturelles. Elle souffre pourtant d'une schizophrénie très communautaire devant le peu d'importance accordé à Marc Sleen ou Willy Vandersteene, authentiques stars en Flandre mais méconnus en Wallonie. Puis il y a le cas de ce pionnier oublié par tous: Frans Masereel.
Ce peintre et graveur né à Blankenberghe en Belgique en 1889 et décédé en 1972, fut l'un pionnier dans l'art du récit dessiné. Les puristes jugeront sans doute que son art, celui des romans en image, que les américains dénomment aussi les woodcut novels, ne sont pas à proprement parler des bandes dessinées: pas de texte et des illustrations en pleine page qui limite le pouvoir magique de l'ellipse (cette fameuse case manquante montrant la chute de Haddock du haut de la passerelle de l'avion: elle n'existe pas mais nous l'imaginons tous naturellement). Et pourtant, raconter des histoires à l'aide d'images, n'est-ce pas l'essence de la bande dessinée ?
Il fut en son temps un artiste de renommée internationale, mais toujours mésestimé en Belgique. Il a collaboré à de nombreux journaux et illustré des monuments littéraires comme Thomas Mann (qui, en retour, était un grand admirateur de son travail), Emile Zola et Stefan Zweig. Il faut surtout un artiste engagé, à la conscience sociale affûtée. Dans un style expressionniste, il se faisait le témoin des vices de son époque. On peut lui reprocher une vision parfois caricaturale, mais c'est oublier qu'il visait aussi une forme d'universalité et voyait dans son travail une oeuvre qui pouvait, qui devait réveiller les consciences. Il s'adressait autant aux intellectuels progressistes qu'aux ouvriers. Son langage se devait d'être accessible à tous, mais riche de sens. A titre d'exemple, le site "new partisan" a mis en ligne l'intégralité d'un de ses livres les plus connus: La Ville. Je vous invite à y jeter un oeil. Il y propose une succession de scènes de vie d'une ville imaginaire, synthèse de toutes les mégapoles du début du XXème siècle.
Et si vous voulez en savoir plus sur cet auteur oublié, j'ai trouvé cette biographie intéressante.
Si ses livres ne sont plus guères disponibles en français, un petit tour sur amazon permet d'en trouver encore assez bien chez des éditeurs étrangers, à petit prix.

lundi 29 juillet 2013

Romain Slocombe, écrivain, entre autres choses...

Ce weekend, petite virée chez Filigranes et mon regard est attiré par Monsieur le Commandant, de Romain Slocombe. Le nom de l'auteur qui m'interpelle. Je connais son travail et ses obsessions depuis un numéro de Vécu consacré au Japon. Dans le livre, la présentation de l'auteur est la suivante:



Né en 1953, Romain Slocombe est l'auteur d'une quinzaine de romans, dont Monsieur le Commandant, un des plus grands succès de la rentrée littéraire 2011, sélectionné pour le Goncourt et le Goncourt des lycéens, traduit déjà en quatre langues et qui a remporté de nombreux prix. Ses derniers livres explorent des domaines tels que la prostitution enfantine (Lolita complex), les relations entre le crime et l'art (Sexy New York), la Shoah en Europe de l'Est (Shanghai connexion), ainsi que les pulsions destructrices et le consumérisme sauvage d'un Occident à la dérive. Romain Slocombe a été adapté à la télévision dans le cadre de la série « Suite Noire » (France 2) pour son roman "Envoyez la fracture !"
Et je m'énerve.

L'oeuvre de Romain Slocombe est loin de se limiter à la seule littérature. Avant d'être écrivain, il est également cinéaste, illustrateur, un photographe renommé et un auteur de bande dessinée. Sur tous ces supports, Romain Slocombe décline ses thèmes de prédilection, constituant une oeuvre cohérente, malgré la variété des genres abordés. Isoler sa seule carrière d'écrivain n'a aucun sens.
Proche du groupe Bazooka et participant à l'aventure Métal Hurlant, on lui doit entre autre Prisonnière de l'Armée Rouge, qui eut l'indigne honneur de la triple interdiction: exposition, affichage et de publicité  ainsi que  Yeun-Ok, l'infirmière héroïque , une parodie jouissive de récit de propagande nord-coréen.
Il y développe son art médical (quelques exemples si vous cliquez sur le lien, peut-être NSFW): des modèles asiatiques à l'air étrangement absent ligotées, blessées, tuméfiées, bandées comme des statues. Cette forme déviante d'érotisme SM semble se moquer d'une violence aseptisée à l'extrême. Il continue d'explorer ce thème dans de nombreux livres de photographies, dont Femmes de Plâtre, Beauties in Bondage ou City of the Broken dolls .
Slocombe est un artiste protéiforme qui s'est construit une vraie crédibilité de apr le monde. Le limiter à sa seule qualité d'écrivain qui a été, honneur suprême, adapté à la télévision, me semble représenter une forme de mépris, peut-être involontaire, pour ce qui ne relève pas de l'écrit. Est-ce honteux pour un écrivain de s'exprimer également par le biais de l'image ? Je ne peux m'empêcher de repenser à l'une des polémiques qui a accompagné l'attribution de la Palme d'Or à La vie d'Adèle...: l'occultation qu'il s'agit de l'adaptation d'une bande dessinée.
Je rajoute un lien vers la bibliographie de Romain Slocombe pour que vous puissiez vous faire une idée plus complète de son travail

lundi 22 juillet 2013

Une évocation de l'Espagne franquiste par Carlos Giménez

 


Après Paracuellos, Barrio et Les Professionnels, les éditions Fluide Glacial ont publié en début d'année un nouveau titre de Carlos Giménez, Les Temps Mauvais (Madrid 1936-1939), qui continue son évocation de l'Espagne Franquiste.
Depuis 2009, c'est donc le quatrième gros volume que consacre Fluide Glacial au travail de mémoire initié par Carlos Giménez dès la fin des années 70.
Il y eut d'abord Paracuellos, projet au départ plutôt autobiographique, dans lequel l'auteur, né en pleine période franquiste, racontait son expérience dans les centres d'aide sociale qui étaient nombreux en Espagne. La vie y était dure. L'auteur s'attache à y montrer les difficiles conditions de vie, la discipline de fer, l'humiliation permanente et cette chape de plomb qu'imposait le franquisme, mais le tout raconté à auteur d'enfant, sans pathos ni édulcorer. Vient  ensuite
Barrio: une chronique d'un quartier populaire de Madrid sous le franquisme. Giménez reprend le personnage de Carlito, son alter alter ego, qui a rejoint sa famille à Madrid. Encore une fois, ce qui transparaît, derrière la dénonciation de la dictature, de la peur et de la violence, c'est l'exaltation d'une vie qui domine malgré tout, dans toutes ces petites victoires sur l'horreur.




Enfin, et dans un registre plus léger, Giménez anime Les Professionnels, qui relate l'effervescence de la vie d'un studio de bande dessinée. En trois tomes, il multiplie les anecdotes sur la vie de ces forçats du dessin, dont il fit partie. L'ensemble est plus frais, plus anecdotique aussi.A travers des histoires de quelques pages, Giménez dresse un portrait sans concession de cette période sombre. Son trait nerveux et souple lui permet de camper des personnages extrêmement expressifs et humains. Il  y a quelques salauds intégraux, mais surtout beaucoup d'êtres humains peu reluisants mais pas nécessairement monstrueux. Juste des humains qui se laissent aller à la facilité dans une période trouble.
A la fin des années 80, Carlos Giménez laisse ces séries en sommeil, avant de les reprendre et les compléter dans années années 2000. De 2007 à 2010, il réalise les 4 tomes des Temps Mauvais, qui se situent lors de la Guerre d'Espagne, avant sa naissance. En exergue de chaque tome, Giménez rappelle que: 
si certains historiens férus de littérature considérait la guerre d'Espagne comme la dernière guerre romantique, pour ceux qui l'ont vécu, il s'agissait simplement de la guerre
La guerre, dans son acceptation la plus crue, la plus violente, la plus aveugle. Le style reste le même. De courts récits qui s'enchaînent, une tragicomédie humaine, avec ces personnages qui se croisent, apparaissent et disparaissent au détour d'une anecdote et, derrière la dénonciation de cette folie, une exaltation de la vie qui continue d'avancer.
L'histoire éditoriale française de Paracuellos et des autres séries qui lui sont attachée est compliquée. Marcel Gotlib découvre très vite Paracuellos, qui doit lui rappeler quelques planches plus intimes qu'il a glissé dans sa délirante Rubrique-à-Brac. Il persuade les éditions Fluide Glacial d'éditer Paracuellos, même s'il semble bien éloigné de la ligne éditoriale du magazine. Deux tomes seront publiés. Le second sera d'ailleurs couronné à Angoulême en 1981. Fluide publiera également un tome de Barrio et les 3 premiers tomes des Professionnels, mais dans un relatif anonymat.
Lors d'un changement de direction, ces séries sont considérées comme trop éloignées de l'esprit fluide et sont laissées en rade. Ce sera grâce à l'arrivée de Thierry Tinlot que germera l'idée d'une intégrale complétée.
En effet, aux 2 tomes de Paracuellos déjà traduits s'ajoutent désormais les 4 tomes réalisés au début des années 2000. Il en va de même pour  Barrio et Les Professionnels, dont les intégrales comportent l'équivalent de 6 tomes. La réédition de Paracuellos aura même les honneurs d'un prix du patrimoine lors de l'édition 2010 du festival d'Angoulême. Et cette année est enfin paru Les Temps Mauvais, édition monovolume des 4 tomes espagnols complètement inédits en français.
Pour conclure, je tiens a mettre en exergue un des tomes "tardifs" des Professionnels. Tout commence par une déambulation sur la Rambla, célèbre artère de Barcelone. Au début, nous suivons Pablo, nouvel alter ego de Giménez, mais rapidement, Giménez se détourne de son "héros" pour se fixer sur un figurant, qui sert de prétexte à une petite tranche de vie, mettant l'accent sur la misère et l'angoisse de la dictature. Puis retour sur Pablo, le temps de se diriger vers un autre quidam, et ainsi de suite. Le scénario est un modèle de fluidité et fait de cet album une merveilleuse peinture de moeurs.


mercredi 3 juillet 2013

De l'importance de la maquette d'un livre, une spécialité anglo-saxonne

Il ne faut pas juger un livre par sa couverture, dit-on.
Certainement pas dans le monde de l'édition francophone. Les couvertures des livres peuvent être au mieux considérées comme sobres, au pire comme austères. le contraste est énorme lorsqu'on regarde les livres édités par les anglo-saxons. Loin de la couverture blanche de Gallimard ou le cadre rigide de la NRF, les couvertures de livres anglo-saxons claquent visuellement. On peut y voir une culture tape-à-l'oeil qui tente de capter le regard de l'acheteur potentiel, une surenchère d'effets vulgaires pour faciliter la vente. Mais n'est pas aussi une manière de déjà intriguer le lecteur dès ce premier contact avec l'objet-livre ? Le résultat peut évidemment être horrible. A titre d'exemple, la comparaison entre l'abominable couverture de l'édition américaine de Freedom, de Johnathan Franzen, et celle, plus élégante, de son édition française.




D'une certaine manière, les anglo-saxons semblent avoir gardé un rapport au livre-objet (voir la note que j'ai consacré à une réédition de Farenheit 451),  et conserve son identité individuelle, là où les francophones y verraient plutôt un produit culturel, qu'il convient de ne pas dénaturer en la salissant d'une image. Une couverture illustrée serait vulgaire, désacraliserait sa qualité littéraire. Effet pervers désiré ou non, le livre se retrouve emballé dans une maquette souvent austère mais aisément identifiable, qui met surtout en avant l'éditeur ou la collection, plus que l'auteur.
L'apparition de couvertures illustrées s'est aussi fait au prix de contraintes un peu ridicules. Manu Larcenet relatait sa désillusion lorsque le dessin de couverture pour un livre de Patrick Cauvin fut massacré par le maquettiste.
Dans une moindre mesure, les collections poche transposent le même comportement. Les couvertures illustrées font leur apparition, mais les collections restent très aisément identifiables. Et souvent, l'illustration de couverture entrent dans le cadre bien précis d'une maquette toute puissante (la bande blanche de Folio ou le cadre crème de Babel). Ironiquement, l'apparition de collection de livres de poche et de leurs couvertures illustrées aura des effets radicalement différents aux USA et en France. Les ligues de vertus américaines s'émurent de couvertures trop explicites, violentes ou chargées sexuellement. Certains intellectuels français condamnèrent une dérive qui  plaçait entre toutes les mains les substituts symboliques de privilèges éducatifs et culturels. Le livre serait donc le  symbole d'une certaine élite qu'il ne faudrait en aucun cas démocratiser.
Le livre dans la culture française est donc bien perçu comme un objet sérieux, privilégié, grave... égayer un livre d'une couverture illustrée, c'était le "salir". Plus le livre est sérieux, plus il se doit d'être austère. Seuls les livres "vulgaires" éprouvent besoin de se faire remarquer derrière une jaquette racoleuse. D'ailleurs, les éditions poches de Marc Lévy sont aisément identifiables  dans les rayonnages de libraire: les couvertures, qui respectent déjà un code couleur précis,débordent sur la tranche. On est loin de la belle uniformité de certains étalages:


D'ailleurs, si vous tapez couverture de livre dans google et la première référence pertinente  concernant le sujet est un article de Slate: Pourquoi en France les couvertures de livres sont-elles si sobres?

Par contre, les mots-clé book cover renvoient à de nombreux de nombreux sites et blogs consacrées à ce sujet. J'avais déjà signalé le design génial d'une réédition de Farenheit 451, mais à travers le site Book Cover Archive, j'ai pu dénicher quelques autres merveilles. Ce site a d'ailleurs la particularité de mettre en avant les designers qui ont réalisés ces couvertures, preuve de l'importance accordée à cette activité.
Tout cela pour montrer quelques couvertures que je trouve particulièrement réussies:
une autobiographie de Charles M Schulz, dont la couverture reprend le motif caractéristique du pull de son héros Charlie Brown (design de Chip Kidd)


Pour celle de Carrie Fischer, la princesse Leïa de Star Wars, qui a survécu à une addiction à l'alcool, une couverture ultra-référencée, qui évoque le texte "trapézoïdal" du générique de Star Wars, et une princesse Leïa affalée sur un comptoir, un verre de cocktail à la main. Tout est condensé en une seul image (par Evan Gaffney)

 Les amateurs de bande dessinée apprécieront la référence (Mark Cozza)


Pour un livre intitulé Faster (plus vite), la notion de rapidité est évoquée par la disparition des voyelles. Simple mais efficace (par Jamie Keenan)


Pour le même livre, Chip Kidd opte pour une autre approche, mais tout aussi efficace


Une autre idée simple mais efficace: un mot du titre remplacé par un dessin (the Crow's vow, design par David Drummond)



Il n'est pas interdit de jouer avec la maquette d'une collection mythique.


Et quelques autres exemples qui me plaisent beaucoup

John Gall

David Drummond

Amy Goldfarb



Même en bande dessinée, on peut retrouver les mêmes tendances, comme avec les éditions de Habibi ou de Louis Riel. Des objets originaux, il ne reste qu'un détail intégré dans une maquette pré-existante rigide